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VOYAGE PITTORESQUE
» Ces globules surtout attirèrent mon atten-tion, et j’étais persuadé qu’ils devaient être émispar quelque animal. Armé d’un filet d’étamine, jem’efforçai d’en saisir quelques-uns ; mais à peinele filet était-il sorti de l’eau, que le globe lumi-neux. se réduisait à un point et finissait bientôtpar disparaître, sans qu’il fut possible de devi-ner ce qui pouvait le produire. Enfin , après delongues recherches, je parvins à découvrir quele point lumineux provenait d’un atome animésemblable à un brin de poussière, et, à l’aided’une forte loupe, je reconnus que cet animal-cule était un crustacé infiniment .ténu et presquediaphane. C’est à la propriété fortement réfrin-gente des gouttelettes d’eau dont ils sont entourésqu’on doit attribuer sans doute la vive lumièreque ces atomes animés peuvent émettre ; elle estd’autant plus intense qu’ils sont plus voisins dela surface : à une certaine profondeur leur amasne forme plus qu’une lueur blanche et confuse.»
Le lendemain,
a notre première apparition sur
le pont, la mer offrait un aspect tout autre, maisnon moins singulier: elle n’était plus lumineuse,mais verdoyante; on eût dit que le navire len-dait une vaste cressonnière ou une prairie flot-tante. Des couches épaisses de yarecs ou sai-gasses d’un vert sombre passant au jaune ,occupaient toute la surface de l’Océan, et, bal-lottées par la vague, dressaient leurs aspéiites au-dessus de son niveau. Ces plantes formées engrappes , et appelées par nos marins Raisins daTropique , s’étendent sous cette latitude jus-qu’au vingt-cinquième parallèle, et se voientencore, quoique moins épaisses, au Sud desAçores . Les'navigateurs anciens avaient connuces couches d’herbes marines. « Des naviresphéniciens, dit Aristote , poussés par le ventd’E., arrivèrent, après une navigation de treillejours, dans un endroit où la mer était couvertede roseaux. » On lit aussi dans le Périple deScylax : « La mer, au-delà de Cerne, n’est plusnavigable à cause de son peu de profondeur,des marécages et des varees. Le varcc a unecoudée d’épaisseur, et son extrémité supérieureest pointue et piquante. » En effet, à la pre-mière vue de ces prairies océanes, la crainted’un bas-fond a dû saisir les navigateurs. Mêmeen 1492, quand Christophe Colomb les traversa,ses équipages ne purent se défendre d’un senti-ment d’effroi, et ils appelèrent cette portion del’Atlantique Mar de Sargasso. Ce dernier nomest resté aux végétaux flotlans. Quelques éruditsont voulu tirer de cette abondance de vareesune nouvelle preuve d’un continent submergé;mais il est moins'romanesque et plus rationnel
d’y voir une agglomération de fucacées qui sedétachent de la côte africaine, et que la cons-tance des vents alisés pousse et fixe dans cettezone.
Dans notre route vers le Cap-Blanc et Corée ,nous devions jouir de quelques - unes de cesrares distractions qui rompent la monotonied’une traversée. A mesure que nous nous rap-prochions des côtes d’Afrique , la mer devenaitplus poissonneuse, et nos lignes à la traîne, quijusque-là n’avaient rien produit, nous amenè-rent deux belles bonites au dos bleuâtre et auventre argenté. C’étaient d’admirables poissonsdu genre des scombres pélamides; leur longueurtotale était de deux pieds , et cinq bandes bru-nes qui traversaient 1 ur corps prenaient dansl’eau des reflets cliatoyans et une teinte irisée.La queue et les nageoires étaient brunes. Le jourmême on les accommoda pour la table du capi-taine. Le lendemain autre régal : un banc de pois-sons volans étant venu se heurter contre la cor-vette , les matelots en avaient recueilli un grandnombre sur le pont et dans la batterie. Nos na-turalistes appellent ces animaux des exocets ; ilsont une sorte de vol que facilite l’excessive gran-deur de leurs pectorales. Des écailles couvrentleur corps et surtout leur tête, aplatie en dessuset par les côtés. Savoureux et délicats, ces pois-sons ne dépassent guère une longueur de douzepouces ; leur forme se rapproche de celle du ha-reng. En donnant à celle espèce des ailes pourfuir, la mature semble avoir accompli une œuvrede justice et de compensation. Nulle vie, en effet,n’est plus inquiète, plus pleine d’angoisses quecelle des exocets. Les poissons de moyennegrandeur, comme les bonites, les dorades, leurdonnent une chasse active, et quand le poissonvolant se confie à ses ailes pour tromper cetennemi, du haut des airs fondent sur lui la fré-gate, le fou, le pétrel et d’autres oiseaux demer, tous friands de cette pâture. Les poissonsvolans peuvent se soutenir hors de l’eau tantque leurs ailes conservent de la moiteur ; ils peu-vent encore, entre deux immersions, changerplusieurs fois de route; poursuivis, ils figurentassez bien, dans leurs plongeons intermiltens,les ricochets que font sur l’eau des galets ou cail-loux plats lancés avec force.
Les parages du Cap-Blanc où nous naviguionsalors abondent en poissons volans. Ce fut unetroupe de ces poissons qui sauva, sur cettemême côte, les derniers naufragés du radeaude la Méduse. La Méduse! Nous étions alors aquelques lieues des accores du fameux bancI d’Arguin sur lequel elle périt, et cet épisode,