Band 
Tome premier.
Seite
54
JPEG-Download
 

54

VOYAGE PITTORESQUE

jours le Corporal T rira l’cul franchi sans nouvelencombre. Le reste de la traversée demeura sté-rile en incidens. Quelques bouffées orageusessaluèrent notre passage par le travers du canalde Mozambique; puis, après avoir bataillé dansles hautes latitudes jusqu’au 57e degré de lon-gitude orientale, nous laissâmes porter au nordpour aller attaquer l’Ile-de-France . Vers sesattérages, le paille-en-queue vint nous la signa-ler; cet oiseau est ainsi nommé à cause dedeux filets longs et minces qui terminent saqueue : planant à une grande hauteur, le blancmat de son corps tranche sur l’azur du ciel.

Le 15 janvier 1830, on signala une terre sousle vent. C’était l’ileRodrigue, déserte autrefois,aujourd’hui peuplée d’une centaine de colons.Deux jours après, le 17 janvier, à l’aube, lepiton de l’Ile-de-France parut dans la directiondu beaupré. Bientôt, et tour à tour, on putrelever le Peter-Bott au sommet pointu et in-cliné, la montagne du Rempart aux formes bi-zarres et sauvages ; les deux Mamelles, l’îloRonde et l’îlo Plate. Enfin, doublant le Coin-de-mire , notre Corporal Triai donna dans les pas-ses de Port-Louis et se fit haler jusqu’au Trou-Fanfaron.

CHAPITRE IX.

ILE-DE-FRANCE .

Port-Louis , vu de la rade, a des aspectsvariés et saisissans. Au fond du tableau, etcomme penchée vers la ville, saillit la hautemontagne du Pouce avec scs flancs boisés etses cascades blanches. Sauvage et sombre àsa crête, on dirait que ce mont affecte desteintes moins austères, à mesure qu’il descendvers Port-Louis , où il meurt en pente doucesur une pelouse de demi-lieue carrée. D’autreschaînes de rocs semées de forêts complètentl’encadrement du bassin ; à droite elles encei-gnent le rayon de la Grande-Rivière, verger del’Ile-de-France , petit Éderi coupé d’eau et deverdure, animé de pirogues de nègres et de ba-teaux caboteurs; à gauche, elles vont mourir auCoin-de-mire sur une grève basse, couverte dechamps de cannes, et bordée par de longueslignes de récifs. Sur un plan plus rapproché lascène change : voici la pointe aux Canonniers,batterie à fleur d’eau qu’on dirait sortie de lamer avec les bouquets de cocotiers qui la flan-quent; et en regard les ouvrages de l’île auxTonneliers et du Fort-Blanc, appareil de défenseinfranchissable à une escadre; puis en face, desmilliers de mâts et de vergues en lignes horizon-tales ou parallèles, si serrées, si noires, que

c’est à peine si des fragmens de maisons, d’ar-bres, de toitures, de môle, indiquent par échap-pées qu’une ville est derrière eux(PL. YII—1).

Quand le Corporal Trrrn eut pris sou rangdans le Trou-Fanfaron, je fis mes adieux au jolisloop, à sou capitaine, à ses officiers et au braveTom Mill qui voulut lui-même me conduire àterre. A l’Ile-de-France , j’étais eu pays compa-triote, car les Anglais , en débaptisant cetteterre, n’ont pas pu la dénationaliser. Mauritiusest encore française, quoique conquise depuis1810; loin de pactiser avec ses nouveaux maî-tres, on dirait que chaque jour elle s’eu éloignedavantage. Port-Louis est toujours le petitParis : luxe, modes, jouissances d’art, besoinde nouvelles, émotions politiques, tout y arrivede nos ports; rien de Londres ni de Liverpool.En dépit d’une surtaxe de 15 pour 100, lesproduits de nos manufactures sont préférés àtous les autres.

C’est que les souvenirs historiques de l’Ile-de-France ont une place dans nos annales dela République et de l’Empire. Dans le cours decette guerre maritime, qui n’eut en vingt-sixans que de courtes intermittences, quand nosescadres décimées dans les mers européennes laissaient sans protecteurs nos possessions colo-niales, l’Ile-de-France se défendit vingt ans elle-même, prit l’offensive par ses corsaires et ran-çonna l’opulente compagnie des Indes. On citeencore à Port-Louis les prises de la Bellone,qui salua souvent les forts en traînant à sa re-morque des galions de douze et quinze centstonneaux. Ailleurs nous étions tributaires dupavillon britannique., à l’Ile-de-France c’étaitlui qui nous payait une dîme de passage dansl’Océan-Indien . Aussi, molestés dans cette mersuccursale de la Manche, les Anglais eurent-ilsà cœur de dépister nos corsaires de leur foyer.Ils arrivèrent devant Port-Louis en si grandnombre et avec un tel appareil de forces qu’ilfallut capituler. La paix de 1814 changea eudroit consenti ce droit de conquête : les Bour*bons firent bon marché du territoire français !ce qu’on leur laissait était encore trouvé poureux.

Toutefois, ce que les Anglais voulaient d®l’Ile-de-France , la rade et les forts, ils l’ont. S*les cœurs des habitans restent à la F rance, qu'in*’porte à leur politique ! Ils en sont quittes pourchanger de temps à autre les gouverneurs •M. Farquliar pour M. Hall, M. Hall pour M. Cul*leville, les uns plus secs et plus durs, les autr® 9plus sociables et plus doux. Ils ont privilégié daU®ce comptoir le commerce anglais , ils ontii»p° s6