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ne pouvait être aperçu de l’egui, le convié desAnglais ! C’est que Taha était un chef inférieur,et que le vieillard aveugle figurait au nombredes notabilités religieuses de l’ile. Manger à lameme table que ce supérieur eût été un sacrilègede la p ar t d e Taha. Cependant le noble egui,si respecté par le peuple, n’était rien moinsque respectable. Au dire de Cook, il sentait àpeine sa dignité ; il était tombé dans l’enfance etl’idiotisme. Le capitaine lui avait demandé et enavaitobtenu un jour une entrevue; voici commentil la raconte : « Je trouvai le chef, dit-il, assis avecune gravité si stupide et si sombre que, malgrétout ce qu’on m’en avait dit, je le pris pour unidiot que le peuple adorait par suite d’idées su-perstitieuses. Je le saluai et je lui parlai ; mais ilne me répondit point et ne fit pas même attentionà moi. Du reste rien n’était altéré dans sa phy-sionomie. J’allais le quitter, lorsqu’un naturel,jeune et intelligent, entreprit de me détromperet m’expliqua, de manière à ne me laisser aucundoute, que c’était le roi ou le principal person-nage de l’île. Je lui offris alors en présent unechemise, une hache, un morceau d’étoffe rouge,un miroir, quelques clous, des médailles et desverroteries. Il les reçut, ou plutôt il souffritqu’on les mît sur sa personne et autour de lui,sans rien perdre de sa gravité, sans dire un mot,ou sans tourner la tête ni à droite ni à gauche.Il resta tout ce temps immobile comme unestatue. Je le laissai dans la même position quandje retournai à bord, et il se retira bientôt après.A peine fus-je arrivé au vaisseau qu’on vint medire que le chef avait envoyé au rivage unequantité de provisions. Ma chaloupe alla lesprendre sur la côte : elles consistaient en vingtpaniers de bananes grillées, en ignames, enfruits d’arbre à pain, et ert un cochon rôtid’environ vingt livres. M. Edgecombe et lesmatelots allaient se rembarquer, quand onapporta ces provisions au bord de l’eau, et lesinsulaires dirent que c’était un présent de 1 ’ariki,ou roi de l’ile, à Variki du vaisseau. Je fus alorsconvaincu de la dignité de ce chef imbécile. »
Plus tard ce mystérieux personnage a étémieux connu. Le nom du chef idiot était Lalou-Liboulou ; il était membre de la divine familledes Fata-Faïs, auxquels la naissance conféraitde grands droits honorifiques, quoique leur au-torité réelle fût souvent fort restreinte.
Cette première station de Cook sur les côtesde Tonga-Tabou ne fut du reste marquée paraucune scène fâcheuse. A part quelques larcinshardis tout se passa au mieux. On sévit contreles voleurs sans que les répressions isolées pro-
voquassent un conflit général. L’un de ces auda-cieux filous, ayant enlevé la jaquette d’un mate-lot , sauta à la mer, esquiva huit coups de fusilqui lui furent tirés, et fut arrêté sur la grève seu-lement par les équipages de corvée. Un autre ,s’étant glissé jusque dans la chambre du maître ,y avait enlevé des livres et quelques effets, puiss’était aussi élancé hors du bord pour gagner laterre à la nage. On l’aperçut, on le poursuivitdans le canot. Le rattraper n’était pas chosefacile ; il ne montrait que de temps à autre latête hors de l’eau , et plongeait comme un pois-son quand on l’approchait. Dans un moment oùil se trouvait à portée, un matelot lui enfonça lecroc de la chaloupe entre les côtes et parvint à lehaler ainsi jusqu’au navire ; mais là , malgré ladouleur et l’hémorragie, le patient eut le cou-rage de s’arracher du flanc le croc qui le mor-dait et de reprendre la route de terre. On s’obs-tina, on courut encore vers lui. Alors, par uneinspiration dernière, ce malheureux plongeasous le canot et en décrocha le gouvernail. Dès-lors, il fut sauvé : on ne pouvait plus continuerla chasse.
Malgré ces conflits particuliers, les meilleursrapports subsistèrent entre la plage et le bord.On se quitta bons amis, au milieu des plus ten-dres effusions. Le vieux Latou-Liboulou ne sor-tit pas, il est vrai, de son crétinisme apathi-que, mais le bon Taha versa presque des larmes.Il suppliait Cook de revenir promptement levoir et de lui apporter un uniforme complet,en tout semblable au sien. En échange, il luipromettait une cargaison entière de cochons, devolailles, de racines et de fruits.
L’année d’après, Cook revint dans cet archi-pel; il mouilla sur la bande nord de Namouka.Les naturalistes parcoururent l’ile, et tracèrentun délicieux tableau de ses paysages enchan-teurs ; la bienveillance, l’aménité des insulaires,servirent d’escorte à tous ceux qui mirent le piedsur la plage. Un seul, le chirurgien du bord, futmoins heureux. Resté sur le rivage, il fut as-sailli par une troupe de naturels qui lui enle-vèrent son fusil, sa cravate et son mouchoir.Les agresseurs paraissaient disposés à continuerleur besogne, et à ne pas lui laisser le moindrevêtement sur le corps, quand il prit son étui enguise d’arme et fit semblant de coucher en joueles plus hardis. Ce mouvement déconcerta l’at-taque , mais les malfaiteurs eussent repris cou-rage, et le chirurgien, accablé de fatigue, se fùt-trouvé à leur merci, sans l’intervention d’unejeune fille, d’un ange aux longs cheveux bou-clés , qui prit l’Anglais sous sa protection. Elle