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possible, ni utile pour le salut commun. Il fallaitattendre, les bras croisés, et faire seulement desvœux ]iour la bonne tenue des ancres. Si ellesmaintenaient la corvette jusqu'au changementde la brise, on pouvait appareiller et quitter cetécueil avec les hommes qui restaient.
La portion de l’équipage désignée pour le dé-barquement avait déjà préparé ses bagages ,quand arriva à bord l’artisan attaché à 1 établis-sement des missionnaires. A la vue du’ la cha-loupe prête à déborder, il interrogea les marinssur sa destination, et lorsqu il la connut : « Yousvoulez donc faire périr votre monde, dit-il vive-ment au capitaine d’Urville, ou tout au moinsle faire dépouiller complètement? Tant qu’ils neseront pas nus, ils courront danger de la vie. »À cela le capitaine répondit qu’il avait cru pou-voir se confier aux bonnes dispositions de Ta-liofa et de Palou, et aux assurances favorablesdes Anglais . « Commandant, répliqua l’interlo-cuteur, ne vous fiez en aucune soi te à ces gens-là. Les insulaires et leurs chefs sont des hommesperfides, et les Anglais qui les soutiennent nevalent guère mieux. D’ailleurs, quand Tahofa etFalou seraient de bonne foi, leur autorité seraitméconnue par la population. On vous pilleratous, vous dis-je, et si vous vous défendez, onvous tuera. » Cet homme paraissait bien informé :le capitaine réfléchit à ses paroles. Déjà d’ail-leurs , à la vue des bagages qu’emportait la cha-loupe, les naturels, paisibles jusque-là, avaientfait entendre de longs murmures. Us semblaientconvoiter tant de richesses avec un œil farouche,et la crainte d’un péril était bien peu de chosepour eux auprès de la perspective d’un tel butin.A l’aspect de ce mouvement, le capitaine n’hé-sita plus. A l’instant même un contre-ordre futdonné. Les matelots déjà descendus dans les cha-loupes remontèrent à bord ; on hissa les bagageset les malles. L’équipage de V Astrolabe ne devaitavoir désormais qu’une seule et même fortune.Seulement, pour tout prévoir, pour sauver d’unsinistre possible les travaux de l’expédition, lecommandant fit emballer dans une caisse en tôleles papiers , les journaux , les doeuinens scienti-fiques , et les embarqua dans le bot. Un matelotdu bord et l’agent des missionnaires, décidé nonsans quelque peine, se chargèrent de les trans-porter à Ilifo, où ils devaient être mis soüg lasauvegarde de MM. Thomas et Hutcliinson.Ainsi la partie du voyage qui intéressait le mondesavant n’était pas perdue. Le bot d’ailleurs,frêle et petite embarcation, n’était presque d’au-cun secours en cas de bris sur les écueils.
Le bot était parti à peine que la brise fraîchit
et que le ressac augmenta. U Astrolabe présen-tait l’aspect le plus sinistre : les matelots jus-que-là assez confians , ayant trouvé dans leséchanges avec les naturels une distraction auxpérils qu’ils couraient, ne purent pas s’abuserpourtant sur l’imminence d’un naufrage. Cettenuit fut une nuit de transes. Le capitaine con-tinuait à prendre toutes les mesures de précau-tion indiquées. Vers le soir on descendit dansla yole les montres marines, quelques instru-mens, les instructions officielles, les lettres derecommandation des divers gouvernemens, etce nouveau convoi d’objets fut dirigé sur l’éta-blissement des missionnaires, sous la conduited’un officier du bord. En même temps, pourprévenir le désordre d’un embarquement noc-turne , on ordonnait à la moitié de l’équipagede descendre dans les embarcations. Si l’évé-nement funeste arrivait, toutes les mesuresétaient prises, tous les ordres étaient donnés.
Cette nuit affreuse finit, et le jour survint sans .que la situation fût changée. Au milieu de cettecrise, les chefs Tahofa et Palou restaient toujoursà bord, bien traités, bien repus, faisant honneurau vin et au rhum du capitaine. Le sort de lacorvette semblait fort peu les préoccuper; ilsavaient l’air indifférens au spectacle de ce beaunavire se débattant contre la mort, se roulant surses ancres, à quelques pas de l’écueil. On eût dit,à les voir, que ce drame ne pouvait les toucheren aucune sorte. C’était pour eux toutefois,comme pour d’autres chefs dont la joie secrètese trahissait mieux, une question de pillageet de fortune. Mais nul symptôme ne décelaitchez eux ni désir ni crainte : ils se mon-traient toujours affectueux, graves, bienveil-lans, prêts à réprimer l’importunité des naturelsqui voulaient forcer la consigne. Un troisièmechef qui survint, et que les Anglais présentaientcomme le chef le plus puissant de l’ile, témoigna «une impassibilité bien plus grande encore. C’étaitun nommé Lavaka, homme d’une grande nul-Mlé, influent seulement par ses richesses.
Lfc missionnaire Thomas, qui parut à son tourdans la journée du 22,, conduisait avec lui lechef Toubo, le seul egui chrétien de Elle. Toubosemblait se trouver mal à son aise vis-à-vis destrois chefs ses rivaux; il ne cessait de les dé-peindre comme des hommes fort dangereux. Sahaine contre eux n’allait pas toutefois jusqu’àvouloir les affronter en face. Réfléchissant à lasituation, le capitaine d’Urville comprit que, s’ilpouvait intéresser à sa cause un seul des chefs quise partageaient Tonga-Tabou, avec son renfortd’hommes, de fusils et de canons, il pourrait, un