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VOYAGE PITTORESQUE AUTOUR DU MONDE.
ton frère ? Ne pouvais-tu pas travailler commelui ! Fuis, malheureux, fuis!
» Dis à la famille de Vaka-Ako-Ouli, dis-luide venir ici. »
» Ceux-ci vinrent, et Tangaloa leur adressaces ordres :
« Allez et lancez ces pirogues à la mer : faitesroute à l’est, vers la grande terre et restez là.
» Votre peau sera blanche comme votre ame,car votre ame est belle :
» Vous serez habiles, vous ferez des haches,toutes sortes de bonnes choses et de grandes pi-rogues.
» En même temps je dirai au vent de toujourssouffler de votre terre vers Tonga .
» Et ils ne pourront venir vers vous avecleurs mauvaises pirogues. »
» Puis Tangaloa parla ainsi au frère aîné :«Vous serez noir ; car votre ame est mauvaise,et vous serez dépouvu de tout.
» Vous n’avez point de bonnes choses ; vousn’irez point à la terre de votre frère. Commentpourriez-vous y aller avec vos mauvaises pi-rogues?
» Mais votre frère viendra quelquefois àTonga pour commercer avec vous. »
Il est assez curieux de rencontrer dans cettelégende océanienne l’histoire de la dispersiondes hommes et du contraste des races, la scissionentre les bons et les méchans, le meurtre d’Abel et la punition de Caïn .
A la suite de ces dieux primitifs viennentde longues séries d ’holouas, esprits des eguiset des mata-boulais décédés, qui ont le pou-voir d’inspirer les prêtres et d’apparaître àleurs parens et à leurs amis. On les invoquesur les faï-tokas, qui sont l’objet d’une vé-nération profonde. Cette vénération, du reste ,est générale pour toutes les divinités. Les exem-ples d’impiété sont rares, parce qu’un bien-êtrephysique est attaché à l’observance rigoureusedes choses du culte. Une infraction est puniepar les dieux eux-mêmes, qui envoient aux cou-pables une grave maladie, et même la mort.Ce système de pénalité temporelle, établi etaccrédité, ne contribue pas peu à maintenirl’obéissance aux pratiques et la foi aux tradi-tions.
Les dieux manifestent d’ordinaire leur pré-sence par une espèce de sifflement; aussi lesnaturels s’abstiennent - ils de siffler, par respectpour la divinité.
Dans les îles Tonga les prêtres ne formentpoint, comme dans les autres groupes polyné siens
, une caste privilégiée, une corporation dis-tincte. C’est la nature qui fait un prêtre, non lavocation ; il faut que les prêtres soient doués de lafaculté d’être inspirés, d’être visités de temps àautre'par le dieu. Alors ils sont fahe-guehe, c’est-à-dire distincts, séparés du reste des hommes etpassés à l’état de pure essence. Quand l’extasea cessé, leur caractère sacerdotal expire aussi ;ils ne sont plus que des êtres fort ordinai-res; ils rentrent dans les conditions de leurrang social, habituellement inférieur. Les eguis,en effet, sont rarement prêtres, surtout ceuxd’un rang un peu élevé.
Cet état d’inspiration a sans doute ses charla-tans et ses fripons ; mais Mariner incline àcroire que l’extase de l'inspiré, provenant d’unegrande surexcitation au cerveau, est quelque-fois profonde et réelle. Les prêtres de Tonga semblent éprouver les phénomènes organiquesque l’antiquité a signalés dans les pythonisses etles sibylles, et que le magnétisme moderne areproduits d’une manière qui désarme l’incré-dulité. Le prêtre tonga, soumis à l’influence dudieu, devient d’abord mélancolique et sombre ;il semble lutter contre une force irrésistiblequ’il voudrait vaincre ; vaincu lui-même, il cèdepourtant et parle d’une voix sourde d’abord,comme contraint, comme violenté ; puis s’éle-vant peu à peu à des paroxysmes convulsifs, ilpresse ses paroles, les jette heurtées et vi-brantes , se pose dans une attitude de défi et demenace. Alors commence une sorte de tremble-ment épileptique et nerveux ; la sueur dégouttedu front du prêtre, sa bouche s’agite dans destics continuels, ses dents claquent, ses lèvresdeviennent noires. La poitrine haletante, lepouls saccadé, il expirerait si des larmes abon-dantes ne sortaient de ses paupières. Cette ex>pansion le soulage, il se remet de cet accèseffrayant, et mange ensuite comme quatrehommes affamés.
Quelquefois les dieux descendent du Bolotoupour visiter d’autres individus que les prêtres.Ces visites s’annoncent aussi par des accèsd’humeur noire qui caractérisent cette sorte depossession divine. Alors il faut préparer ungrand kava, et suivre le cérémonial usité poul-ies prêtres. Mariner raconte l’histoire d’un jeuneet bel egui qui, inspiré de la sorte, ne pou-vait deviner quel dieu le tourmentait. Conduit àun vieux prêtre, celui-ci déclara qu’une femmemorte depuis deux années, et alors habitantedu Bolotou, s’était prise d’un amour violentpour lui, et le visitait de la sorte. Le prêtreajouta qu’elle désirait le voir mourir pour jouir