VOYAGE PITTORESQUE AUTOUR I)U MONDE.
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grand canot qui portait le second Thomas Smithet ses compagnons.
Les premiers momens de cette captivité furentmarqués par des démonstrations violentes. Lessauvages allaient expédier les prisonniers avecleurs lances et leurs casse-tètes, quand un deschefs s’y opposa, faisant entendre qu’on nepouvait disposer d’eux sans les ordres formelsdu général de la flotte. Ils arrivèrent donc toussains et saufs devant Boullandam. Celui-ci semontra moins pressé de se débarrasser de sacapture, mais il témoigna sur-le-champ le dé-sir de l’utiliser. Il demanda à Smith de l’accom-pagner dans son expédition contre les insulairesde Tafere, espérant que les fusils des matelotslui rendraient la victoire facile. Malheureu-sement les provisions de poudre avaient étémouillées dans la rencontre, et Smith fut obligéd’avouer que les armes de ses gens étaient dé-sormais inutiles. Quoique contrarié par cettecirconstance, Boullandam n’en ménagea pasmoins ses prisonniers ; il défendit qu’on leur fîtle moindre mal, et témoigna même les plusgrands égards à Smith, en sa qualité d’offi-cier. Il semblait fier de sa compagnie, le priaittoujours de l’accompagner quand il allait àterre, et s’en faisait une espèce de garde-du-corps. Du reste, quand l’officier paraissait in-quiet sur le sort qu’on lui réservait, il s’em-pressait de le rassurer, lui prodiguait les dé-monstrations les plus amicales, assurant que lors-que Tafere serait soumise, non-seulement il luirendrait la liberté, mais encore qu’il emploieraittous ses soldats à procurer au navire une bellecargaison de bois de sandal.
Cependant peu à peu s’opérait la réunion detoutes les forces qui devaient marcher contrel'ile ennemie. Le 11 octobre, la flotte entièreralliée fit voile de Waïlea, et après avoir couruquelques bordées contre le vent, elle laissa por-ter dans la soirée sur la partie N. E. du terri-toire qu’on voulait envahir. Débarqué l’undes premiers , Boullandam emmena Smith aveclui, et bivouaqua sur la grève avec une garde dedix hommes armés de lances et de flèches. Lelendemain , 12 octobre, on se rembarqua pourfaire route directe sur Tafere. Boullandam étaità peine arrivé en vue de ce village, qu’une flot-tille composant l’avant-garde ennemie se pré-senta pour le combattre.
L'action s’engagea. On préluda par des vo-lées de flèches; puis, les pirogues s étant abor-dées, on put faire usage des lances et des casse-tètes. Cette mêlée fut opiniâtre et sanglante,mais les Taféricns, fort inférieurs en nombre,
devaient évidemment succomber. Pour se déro-ber à une mort certaine, ils se précipitèrent àl’eau et nagèrent tous vers le rivage. En vainBoullandam ordonna-t-il un mouvement, pourcouper la retraite aux fuyards. Cette manœuvrene livra au vainqueur que les pirogues vides, etdans l’une d’elles un seul homme vivant, unpauvre garçon qui s’était caché au lieu de fuir.La guerre était sans quartier ; on assomma lecaptif devant les Européens, et son cadavre futlivré à un serviteur, qui reçut l’ordre de le fairerôtir sur-le-champ pour la table des chefs.
Cette barbarie n’était que le prélude d’atro-cités plus effroyables encore. Tafere était dé-serte; les hommes avaient fui; mais on savaitque les femmes, les vieillards et les enfans n’é-taient pas loin. Toute cette partie plus faible dela population se tenait sans doute cachée dansle voisinage. On résolut de la surprendre et del'égorger. Une pirogue détachée fut chargéede sonder le terrain; et à un signal convenu,toute cette horde hideuse se précipita sur laplage.L'incendie d’une cabane indiqua que l’œu-vre de destruction était commencée. La pauvrecolonie de Tafere s’était retirée dans un enclosde palétuviers. S’y croyant bien cachée , ou es-pérant quelque merci de la part des vainqueurs,elle n’avait pas essayé de se dérober par la fuiteà une boucherie générale : le soin des enfansavait retenu les mères, et l’âge avait enchaînéles pas des vieillards. Pauvres créatures ! entas-sées dans cet asile qui eût dû rester saint pourles guerriers, elles attendaient que la flottilleeût quitté ces parages pour rentrer dans leurscases et y oublier les désastres de la guerre.Voilà que tout-à-coup un épouvantable cri re-tentit autour de l’enceinte, le cri du tigre quirugit autour de sa proie. Les victimes ont com-pris : elles se résignent. De tous côtés les bour-reaux entrent, brandissant leurs casse-têtes con-tre des enfans, contre des femmes, contre desvieillards qui crient, qui pleurent et ne se dé-fendent pas. L’enclos est devenu un abattoir ;les cadavres y tombent l’un sur l’autre, pyra-mide de corps meurtris dont la base trempedans le sang. Puis, quand la boucherie est ter-minée , on traîne ce butin de chair vers le ri-vage. Tant pis pour ceux qui ne sont pas mortset que le casse-tèle n’a pas achevés ; malgréleurs cris, malgré leurs râlemens, malgré leursmouvemens convulsifs, on les promène, on lestire sur les roches, sur le sable de la grève, surles pointes des récifs, pour les entasser, respi-rant encore, dans la grande pirogue qui sert ^d’entrepôt à tous ces cadavres. Les Anglais pri.