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VOYAGE PITTORESQUE
d’un caractère facile et hospitalier. Cette excur-sion, du reste fort périlleuse et bien méritante,ne produisit aucun résultat utile. Au bout decinq jours, le naturaliste revint avec une fièvreintense , ayant eu toutes les peines imaginablesà se défendre contre des hommes d’un naturelirritable et turbulent. Aucune confidence ne putêtre obtenue; et le village même de Nama restainterdit au Français débarqué; il revint outré etfort malade.
Grâce aux découvertes déjà faites, on pouvaitalors regarder le naufrage de Lapérouse surcette côte comme chose prouvée et hors de dé-,bat. Le capitaine d’Urville assembla donc sescompagnons de voyage ; et, leur montrant lesobjets recueillis, il leur demanda quelle étaitleur opinion touchant leur origine. A l’unani-mité, ils répondirent que, dans leur conviction,c’était là des débris du sinistre de Lapérouse.Alors il leur communiqua sou projet, depuislong-temps formé, d’élever sur le lieu même unmausolée aux mânes de compatriotes morts pourla science. Celte ouverture fut accueillie avecenthousiasme, et chacun voulut concourir à l’é-rection du monument.
Comme il était impossible de l’élever à Païou,sur le lieu même de la catastrophe, on choisitcomme emplacement une touffe de mangliers si-tuée sur le récif qui ceignait en partie le mouil-lage de Manevai. La forme adoptée pour le tom-beau fut celle d’un prisme quadrangulaire de sixpieds d’arête, surmonté par une pyramide qua-drangulaire de même dimension. Des plateauxde corail, contenus entre des pieux solides fichésen terre, formèrent le massif du monument, etle faîte fut recouvert d’un petit chapiteau enplanches achetées à la Nouvelle-Zélande . Pourpréserver le pieux édifice contre la cupidité desnaturels, on eut soin de n’y employer ni clousni ferrures. Une fois commencé, le mausoléemarcha vite, malgré les travaux du bord , etmalgré les fléaux qui fondaient déjà sur la nou-velle Astrolabe , dans un lieu si fatal à l’an-cienne (Pl. XVI —4).
La fièvre du naturaliste Gaimard avait em-piré ; lé capitaine lui-même, à la veille d’allervisiter l’emplacement où les naufragés avaientconstruit leur petit navire, fut saisi par des ac-cès violens et dangereux. Le temps, de secqu’il était, étant devenu tout-à-coup pluvieux etmalsain, cette fièvre prit un caractère épidé-mique , et frappa successivement plusieurs per-sonnes de l’équipage.
Cependant, le 14 mars , le mausolée fut ter-miné ; son inauguration eut lieu le jour même,
AUTOUR DU.MONDE.
en présence d’une portion de l’équipage des-cendue sur le récif. Un détachement armé saluale cénotaphe d’une triple salve de mousqueterie,à laquelle répondit le canon de la corvette.Cette cérémonie pieuse s’accomplit au milieud’un silence et d’un recueillement profonds.Tout était deuil sur cette terre néfaste, deuildans un passé commémoratif, deuil dans leprésent lugubre et plein de craintes. La fièvretenait alors clouée sur les hamacs la moitié del’équipage de l’Astrolabe , et semblait menacerl’autre moitié. Les bras allaient manquer à lacorvette pour se tirer de passes difficiles et dan-gereuses. Encore quelques jours de retard, etle mausolée debout sur le récif servait à consta-ter deux catastrophes. Le capitaine d’Urvillosentit l’imminence du péril. Frappé lui-même, ileut encore la force de donner des ordres poursortir de cet endroit fatal. Chaque tentativeaugmentait le nombre des malades; enfin, le 17mars , on redoubla d’efforts. Il faut laisserM. d’Urville rendre compte de cette critique etdécisive opération :
« Quarante hommes sont hors de service, etsi nous laissons passer celte journée (17 mars)sans bouger, demain peut-être il ne sera plustemps de vouloir quitter Vanikoro. En consé-quence , je suis décidé à tenter un dernier ef-fort. A six heures du malin, on commence àvirer sur les ancres, et on les retire les unesaprès les autres, manœuvre longue et pénible,attendu que le câble, la chaîne et le grelin s’é-taient entortillés les uns avec les autres, et quenous avions peu de bras valides.
» Sur les huit heures, tandis que nous étionsle plus occupés à ce travail, j’ai été fort étonnéde voir venir à nous une demi-douzaine de piro-gues de Tevai, d’autant plus que trois ou quatrehabitans de Manevai qui se trouvaient à bordne paraissaient en aucune manière effrayés à-leur approche, bien qu’ils m’eussent dit, quel-ques jours auparavant, que ceux de Tevai étaient'leurs ennemis mortels. Je témoignai ma surpriseaux hommes de Manevai, qui se contentèrentde rire d’un air équivoque, en disant qu’ilsavaient fait la paix avec les habitans de Tevai,et que ceux-ci m’apportaient des cocos. Mais jevis bientôt que les nouveaux venus n’appor-taient que des arcs et des flèches en fort bonétat. Deux ou trois d’entre eux montèrent abordd’un air déterminé, se rapprochèrent du grandpanneau pour regarder dans l’intérieur du faux-pont , et s’assurer du nombre des hommes ma-lades. Une joie maligne perçait en même tempsdans leurs regards diaboliques. En ce moment,