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VOYAGE PITTORESQUE AUTOUR DU MONDE.
et les pirogues poussèrent le respect jusqu’à s’é-loigner du sloop, pour ne point troubler la visitede l’esprit. La pirogue de l’inspiré eut seule leprivilège de rester le long du bord. Pendant quel’acteur principal jouait ainsi son rôle, ses deuxcompères restés dans l’embarcation escaladèrentle sloop pour venir déclarer à diverses reprisesqu’il fallait donner une hache au sorcier. Pend-leton le fit, et il ajouta même quelques colliersde verre. Cependant le prêtre ne semblait pass’inquiéter de ces'dons, soit qu’il attendit mieux,soit qu’il voulût pousser à bout la comédie. Ilcontinuait à souffler, à crier, à écumer ; le dieule tourmentait plus que jamais. Enfin, après unedemi-heure de grimaces , de hurlemens et decontorsions fatigantes, il termina la scène par uncri prolongé et fort aigu. C’était le dieu qui s’enallait. Alors, ramassant en toute hâte ce qu’onavait déposé devant lui, haches et colliers ,le possédé les entassa dans son sac, sautalestement dans sa pirogue, et se mit ensuiteà pagaier vers la terre, en continuant à pousserdes clameurs déchirantes. Nous restâmes long-temps stupéfaits de cette visite. Que voulait cethomme ? N’avait-il fait toutes ces grimaces quepour nous arracher un cadeau ; ou bien avait-ileu quelque autre dessein ? Nous ne pûmes pasnous en rendre pertinemment compte. Inter-rogés là-dessus, ni Fatakou ni Lamoa ne purentou ne voulurent nous répondre. Seulement, ilsnous dirent que c’était un prêtre très - influentdans le pays, et que nous avions eu une heu-reuse idée, en lui faisant quelques cadeaux deson goût.
Le jour suivant, les deux canots partirent en-core pour Mamho. Cette fois mon projet était depousser ma promenade plus loin que la veille,et surtout d’aller visiter une magnifique sourced’eau vive qui jaillissait d’entre les roches à peude distance de la grève. Cette source semblaitêtre la même dont il est question dans les récitsde l’Espagnol Mindana. Mes plans étaient par-faitement concertés. Connaissant le faible deLainoa, je l’avais gagné à l’aide d’un magni-fique collier. C’était un homme à moi; il eûtsoulevé l’ile pour me plaire. Aussi à peine avions-nous mis le pied sur la plage qu’il se mit lui-même à marcher devant et à me guider versle lieu où je jvoulais diriger mes recherches.Tout allait bien, lorsqu’à une centaine de pasdans les terres, je vis venir ce maudit prêtrede la veille, recommençant ses simagrées avecun diabolique acharnement, et me barrant lepassage d’une manière formelle. Vainementvoulus-je l’apaiser, lui aussi, par des cadeaux,
obtenir un permis de route, au moyen de quel-ques droits de péage. L’endiablé ne tint comptede l ien ; il joua son rôle jusqu’au bout. AlorsLamoa me pressa lui-même d’obéir à l’ordred’un dieu, avec qui peut-être il avait réglé paravance le programme de cette sotte comédie.Comme je persistais, en dépit de tout, il seretira ; il me laissa aux prises avec le convul-sionnaire et une vingtaine de naturels alerteset vigoureux que ses cris avaient attirés. N’ayantaucun motif de ménager un Européen, ces hom-mes commençaient déjà à me regarder d’un œilfarouche et à frapper sur leurs-arcs avec uneexpression menaçante. Je compris ce qu’ils vou-laient dire, et me résignai à quitter une partiequi n’était pas égale. Retourné auprès des mate-lots qui remplissaient les futailles , je me réfugiaidans l’une des embarcations, n’ayant rien ob-servé de saillant sur cette plage, semblable, etpour l’aspect physique et pour la végétation, àplus de vingt plages déjà visitées.
Au moment où nous rejoignîmes le sloop,Pendleton se disposait à mettre, à la voile. Unepetite brise qui soufflait du fond de la baie servaità merveille son appareillage. Il était d’ailleurscharmé de sortir promptement d’un hâvre peusûr et de quitter une population farouche etcupide, que nos canons seuls tenaient en res-pect.
Nttendi, ou Indendi , ou Indeni, nom indigènediversement saisi par les navigateurs, fut décou-vertele 7 septembre 1595 par Mindana. Ce généralespagnol avait été envoyé du Pérou pour fonderune colonie aux îles Salomon, qu’il avait décou-vertes dans son premier voyage en 1568. Dansla: nuit du 8 octobre, devant Nilendi, le vais-seau amiral se sépara des autres pendant untemps très-obscur, et se perdit sans doute surquelque île voisine, car personne n’en entenditparler depuis lors.
Le 9 septembre , les trois autres vaisseaux,mouillés dans la baieGraciosa, s’y virent bientôtentourés par une foule de pirogues. Les naturelsqui les montaient passèrent devant le navire enpoussant de longs cris et en agitant les mains.Les uns étaient basanés, les autres tout-à-failnoirs. Leurs cheveux frisés étaient peints dediverses couleurs, blanche, rouge ou jaune; ilsportaient pour tout vêtement un pagne en toilefine. Le visage et les bras étaient d’un noir lui-sant nuancé de diverses raies; ils portaient auxbras et aux jambes des bracelets de plusieurssortes. Leurs armes étaient l’arc, des flèchesarmées d’os aigus ou de pointes durcies au feu,