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part presque impénétrable. Une très-petite ansenous parut être le seul point où l’on pût débar-quer. Du reste, nous admirions partout la vi-gueur et l’éclat de cette végétation; tantôt desperroquets, parés des plus vives couleurs, l’ani-maient et l’ornaient à la fois ; tantôt des cacatoèsd’une blancheur éblouissante se dessinaient auloin sur le vert foncé du feuillage ; nous envîmes quelques-uns entièrement noirs, ce quiest assez rare dans cette espèce d’oiseaux cau-seurs.
a Continuant à côtoyer l’île Boni, l’embou-chure d’une petite rivière par laquelle la merpénétré dans l’intérieur des terres nous fit naîtrel’idée d’y entrer ; nous le fîmes en nous glissantavec peine sous les branches des mangliersdont les racines entravaient à chaque minute lamarche du canot, et finirent par lui barrer tout-à-fait le passage. Heureusement une pointe derocher nous reçut près de là, et nous y recueil-lîmes quelques échantillons pour joindre à notrecollection minéralogique. Peu de temps après,il parut une pirogue qui se dirigeait vers nous ;c’était Srouane, chef de l’île Boni, qui nousayant aperçus lorsque nous cherchions à fran-chir les brisans, vint à notre rencontre. Prié denous reconduire au village qu’il habitait, il nes’y refusa point positivement ; mais il mit beau-coup de lenteur à s’y décider. Son air paraissaitsi inquiet, que nous ne pûmes nous-mêmes nousdéfendre de quelques craintes. Tantôt il navi-guait derrière le canot, tantôt il venait à côté;jamais il ne passait devant; une fois même ilalla sur l’île pour prendre un troisième compa-gnon ; enfin, après nous avoir fait suivre assezexactement la route par laquelle nous étionsvenus, il prit subitement le large, et contour-nant les brisans qui nous avaient repoussés, ils’engagea entre eux par une passe étroite. Nousle suivîmes alors, mais non en toute sécurité,car il pouvait arriver qu’ayant à franchir unebarre, notre embarcation pérît dans ce trajetqui, pour la pirogue beaucoup plus légère, au-rait été sans danger, et qui sait, disions-noustout bas , s’il ne nous conduit pas dans un piègepour profiter ensuite de nos dépouilles? Grâce àDieu , ces soupçons étaient injustes : Srouanenous pilota avec toute la bonne foi possible :notre embarcation, après avoir dépassé les bri-sans malencontreux, vogua dansuneeau paisible,
quoique peu profonde. Notre etonnement futgrand, en arrivant à terre, devoir que les vingtcases ou maisons dont se compose le village deBoni venaient d’être à l’instant même abandon-nées , et que les naturels s’étaient réfugiés dans
les bois. 11 fut évident alors que le but des re-tards apportés par Srouane avait été de faireprévenir les liabitans du village , et de leurdonner, aux femmes surtout, le temps de secacher.
» Ce rajah mit en quelque sorte à notre dis-position tout le village désert de Boni ; il nousen montra les maisons à l’exception d’une seuleque nous avons supposée être une espèce detemple. Elles sont construites sur pilotis, au-dessus de l’eau et au bord de la mer. M. Duper-rey intima à nos gens Tordre de ne loucher àrien de ce que les habitans avaient laissé, cequi fut ponctuellement exécuté. Quant à Srouane,après être demeuré quelque temps avec nous,avoir partagé notre déjeuner et bu du vin qui luiparut excellent, il nous quitta pour aller à lapêche.
u Dans l’impossibilité de communiquer avecles indigènes de cette île, il fut décidé que, sansattendre le retour du rajah, on sortirait par lapasse qu’il nous avait fait connaître : nous yréussîmes, non sans peine, et partîmes aussitôtpour le fond du liâvre dans l’intention de visiterla rivière qui servit autrefois d’aiguade à l’ami-ral d’Entrecasteaux. Elle est étroite, sinueuse,et coule sur un lit de cailloux : ses bords sontcouverts d’arbres d’une hauteur immense for-mant un paysage et des ombrages charmans. Lesoleil, sur son déclin, laissait régner autour denous une douce fraîcheur. Tout-à-coup troisoiseaux de paradis vinrent animer ce superbetableau : l’un d’eux traversa la rivière en for-mant des ondulations avec sa queue magnifi-que; arrivé au milieu du trajet, il s’éleva per-pendiculairement sans doute pour saisir quelqueproie, ce qui nous procura long-tempsle plaisirde le considérer. Je le tirai, mais la distanceétait trop grande pour que je pusse l’atteindre ;et une fois éloignés par le bruit de nos armes,ces admirables oiseaux s’éloignèrent et ne repa-rurent plus.
» Nous remontâmes le courant pendant l’es-pace de près d’un mille: mais là notre canot,tirant trop d’eau , fut arrêté par un amas consi-dérable de galets , de schistes, de pétrosilex, etc.,qui, encaissant le lit de cette rivière, le forçaientde faire un léger détour.
» Des deux côtés ses eaux débordent et don-nent naissance à des marais d’une étendue im-mense, où croissent une foule de plantes etd’arbres. Nous vîmes sur de petits îlots des ca-banes en ruines qui paraissaient désertes depuislong-temps et quelques pirogues à l’abandon.Fallait-il attribuer celte dépopulation à Tin-