291 VOYAGE PITTORESQUE
quelques 'vivres et. de l’eau-de-vie pour laquelleils sont passionnés. Mais dans l’intérieur sur-viennent souvent des rixes violentes entre lessauvages et les Anglais . Il y a des voies de faitet du sang versé. Quelquefois ce sont les sau-vages qui attaquent; d’autres fois ce sont lesAnglais , et, dans l’un et l’autre cas, il faut-en-voyer des détachemens de troupes qui font desexemples sévères. 11 est à peu près certain queles naturels de la zone maritime ne sont pointcannibales, mais divers témoignages attestentque lesliabitans des montagnes et des vallées in-térieures ont quelquefois massacré des Anglais pour les dévorer ensuite.
» Ces sauvages, si grossiers et si stupides enapparence , ont pourtant une certaine intelli-gence. On raconte de Boungari un trait de mé-moire fort plaisant. Il accompagna, il y a dixou douze ans, le capitaine King dans ses re-connaissances sur la partie septentrionale del’Australie , et montra eu cette occasion duzèle et de l’activité. Sa présence fut souventutile pour les relations que l’on voulait établiravec les indigènes. Comme interprète ; il neput servir à rien; car les idiomes australiens va-rient à des distances très-rapprochées. Ainsi, ledialecte du N. de la Nouvelle-Hollande n’a au-cune analogie avec celui de la Nouvelle-Galles du Sud . Dans une relâche à Timor, Boungariétant descendu à terre, se présenta chez unmarchand pour boire un coup de gin; il but etprésenta une piastre pour paiement, sachantbien qu’on devait lui donner de la menue mon-naie en retour. Le marchand n’ayant pas lacoutrevaleur, prit la piastre, et ajouta qu’ilrendrait le solde une autre fois. Cependant, lenavire ayant mis à la voile, Boungari fut obligéde laisser cette créance. Il ne l’oublia pointtoutefois; car l’année suivante, le navire avantencore relâché sur cette île, Boungari s’ache-mina bravement vers le vendeur de gin , et luidemanda du spiritueux pour le reste de son ar-gent. »
[Comme il me l’avait promis, Boungari vint,au jour de la fête, me chercher à mon hôtel.Vers neuf heures du matin, des" cris perçanseL bizarres m’annoncèrent l’arrivée de sa bande.
Je me mis à la croisée, et je vis venir une dou-zaine de sauvages, peints de blanc, de noiret de rouge, à la tète desquels marchait grave-ment Boungari. Ce dernier monta seul chezmoi; il renouvela ses salutations, mais d’un airbien plus leste et bien plus dégagé que la veille.
11 paraissait pénétré de sa dignité de chef detribu et des importantes fonctions qu’il allait
AUTOUR DU MONDE.
avoir à remplir. Il n’v avait plus rien chez lui del’humble mendiant qui demandait la veille del’argent et du gin. Décrassé, le visage et le corpsbarbouillés d’ocre rouge irrégulièrement dis-tribué , il avait vraiment une meilleure façon ; ilsemblait rajeuni de vingt ans. Je lui offris unverre de rum, mais il n’en but que la moitié,me faisant signe qu’il devait ménager sa tètepour les combats qu’il allait avoir à soutenir.Puis il m’engagea à me hâter, car ses guerriersl’attendaient et semblaient s’impatienter à l’idéed’entrer les derniers dans la lice.
Nous suivîmes donc, Ilarry et moi, la troupesauvage à quelques pas de distance. Elle se com-posait d’à peu près vingt hommes, qui marchè-rent assez paisiblement tant qu’ils se trouvèrentdans l’enceinte de la ville. Mais une fois dans lacampagne , ils commencèrent leurs parades ,tantôt courant avec précipitation et serpen-tant à travers les broussailles, tantôt s’arrê-tant tout-à-coup pour exécuter une danse na-tionale. Ainsi gambadant et bondissant , ilsarrivèrent sur un petit plateau qui domine les ra-des de Port-Jackson et de Botany-Bav. C’étaitun vaste espace dégagé de buissons, qui sem-blait merveilleusement disposé pour les joutesdes Australiens. Déjà nombre de tribus se trou-vaientcampccs dans les bois environnans. Quandnous arrivâmes sur le champ clos, la troupe deBoungari exécuta certaines parades, dont le butsemblait être de défier leurs ennemis et de s’ex-citer au combat. Ce préliminaire accompli, ellese relira pour céder la place à d’autres qui enfirent autant.
Bientôt, à un signal, toutes les tribus sor-tirent des broussailles, et cheminèrent versl’arène par bandes de quinze ou vingt hommes,chacun d’eux armé de lances, boucliers, casse-têtes et womerangs. Pour nous servir de cicé-rone, Boungari avait placé à nos côtés un de sessujets qu’une blessure grave empêchait de pren-dre part à l’affairé. Ce fut lui qui tour à tour'nous signala les noms des tribus qui entraienten lice : Sydney , Parramatta, Emu, Botany-Bay ,Windsor, Illawara, Murrigong, Morrumbidji,et une foule d’autres dont les noms m’ont.*échappé. Tous les guerriers étaient ornés dedesseins rouges, blancs et noirs. Chaque tribuse distinguait par la forme et la couleur de cespeintures. Parmi tous ces guerriers, je remarquaiprincipalement ceux de Marri gong, qui étaientpresque tous des_ hommes petits , il est vrai,mais vigoureux, agiles, dont les membres char-nus et bien proportionnés contrastaient sin-gulièrement avec les formes émaciées et grêles