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VOYAGE PITTORESQUE AUTOUR DU MONDE.
champ, ses compagnons sont venus à son aide ;mais, n’ayant pu réussir à le dégager, ils ont es-sayé de tuer le requin à coups de hache, et lemalheureux homme a reçu une entaille sur le
a
dos. Les insensés, sans songer que c’était sim-plement un accident, ont sur-le-champ couru auxarmes, et étaient prêts à combattre les uns con-tre les autres, dans le but d’obtenir satisfaction.Que la condition de ces peuples est déplorable,même sous le simple point de vue temporel !
21 janvier. — Nulle apparence de gagner duchemin. Cela serait peu de chose, si les naturelsétaient doués de quelque raison ; mais ce sontdes drôles ingouvernables. J’ai eu quelque in-quiétude en apprenant que les Popolos, habilausdu Shouki-Anga, se proposaient de remonter laTamise par un autre chemin, pour essayer detomber à l’improviste sur les femmes et les en-fans des alliés de Tauranga . Quelques - uns deschefs ont voulu s’y opposer; mais nous sommesobligés de ' nous en rapporter à la volonté dugrand dispensateur de toutes choses.
Dimanche 22 janvier. —— J’ai passé une meil-leure nuit, ayant envoyé chercher mon lit àbord du Karere (nom du canot), puisqu’il n’yavait pas apparence qu’on bougeât encore, levent étant contraire. Jusque-là , mon lit n’étaitqu’un monceau de fougères. Les naturels se sontrécriés à la vue d’une racine de fougère d’excel-lente qualité qui a été arrachée hier. Aussitôt,Moka a donné l’ordre de lancer sa pirogue àl’eau pour aller en cueillir. Tout a été en con-fusion. Je sentais que toutes mes remontrancesseraient perdues, et pourtant, comme c’étaitmon devoir, je n’hésitai point. J’envoyai doncdire au chef que c’était le ra tapou ( jour sacré),et qu’il ne devait pas résister à l’ordre de Dieu .J’ajoutai que le lendemain nous irions tous.Moka engagea ses hommes à rester en repos ,ce qui provoqua des marques d’approbation dela part de ceux qui étaient pies de nous.-C’estainsi que soutenus seulement par notre foi dansle Seigneur, nous marchons' droit à notre but.Ce Moka, frère de Ware-Rahi et de llewa, estun sauvage téméraire, impudent, égoïste , tou-jours disposé au mal et jouissant d’une grandeinfluence. A huit heures et demie du matin ,tous nos voisins se réunirent pour assister auservice , et se comportèrent très-bien. Après ledîner, j’allai visiter les Popolos qui sont enpetit nombre. Du reste , j’eus une conversation
satisfaisante avec Tau-Nouï et d’autres : il parait
être un homme plus réfléchi, et qui observemieux que la plupart de ses compatriotes. Versla fin de l’après-midi, les naturels placés aux en-
virons avaient bien de la peine à s’empêcherde travailler. Houki, homme d’une grande con-sidération, assis au bout du rivage, était au tra-vail avec ses gens; mais, quand je m’approchaide lui, il mit à l’instant son ouvrage de côté.Dans la soirée, Moka et Tolri-Tapou préparaientleurs pirogues pour se mettre en route le lende-main matin ; d’après quelques paroles quileur échappèrent, je pus comprendre qu’ilsavaient des intentions sinistres vis-à-vis des na-turels qu’ils pourraient rencontrer. Ils me direntqu’ils avaient faim ; que puisque le vent resLait àl’E., il fallait qu’ils allassent arracher de la ra-cine de fougère ; qu’ils traverseraient la rivièredans un endroit plus étroit, et que je ferais mieuxdedemeurer avec Tareliaet Telore. Mais commeje les voyais disposés à quelque mauvais coup,je résolus de les suivre de près, et de laisser leKarere à la garde de Telore, après lui avoir en-voyé un message dans la matinée. Je suis très-affecté de toutes ces inspirations de Satan. Oh !quaud le bras du Seigneur se révélera-t-il dans laNouvelle-Zélande 1
27 janvier. — Pour changer, j’ai fixé monquartier à terre , où je suis beaucoup mieux.Point de nouvelles, pointde mouvemens. Touteperle de temps, qui deviendrait insupportable ,si ce n’était l’espoir de rendre d’imporlans ser-vices spirituels et temporels à ce peuple J’ai pupasser mon temps assez bien à terre, à lire, àécrire et à dessiner. Ce dernier travail a beau-coup surpris les naturels , quand ils ont vu leseffets de quelques coups de crayon sur le papier.
28 janvier 1832. — Les naturels m’ont contéleurs craintes superstitieuses, pour avoir brûléquelques bâtons qui étaient sacrés, les restes dequelques vieux hangars ainsi qu’un peu de chan-vre. Un fils du vieux Tarelia, mort depuis long-temps et changé en Tanewa ( dieu de la mer),s’est montré à son père, et lui a reproché sa mé-chanceté et celle de ses compagnons, ajoutantqu’il ne serait point apaisé qu’on ne lui eût sa-crifié quelques hommes en satisfaction du sacri-lège commis ; que les vents violensqui régnaientétaient causés par ce motif; qu’il chavireraitleurs pirogues, et que la mer resterait houleusependant fort long-temps. Le vieux Tohi-Tapouet d’autres écoutaient avec beaucoup d’attentionce récit, et soutenaient l’opinion que la tempêteétait une conséquence de ce qu’ils avaient pro-fané des terrains consacrés. Us ont une grandefrayeur du Tanewa. Ils ne doivent point garderde vivres cuits dans leurs pirogues de guerre :il leur est défendu de manger ou de cracher tantqu’elles sont à flot, ni meme d'v avoir du feu et