L I V R E I. CHAP. t ij
'Voilà le commencement de lâ première guerre Punique & la première époque de la■grandeur Romaine.
La faute capitale des Carthaginois est d’avoir négligé de bloquer Messine du côté dela mer, & de faire avancer leur armée de ce côté-íà. Ils ignorèrent même les prépa-ratifs des Romains, quoiqu’ils fe fissent à deux pas d’eux. Ils ne pouvoient ^imagi-ner qu-ils osassent passer le détroit, & qu’ils eussent des vaisseaux en assez grand nom-bre pour cette entreprise , & assez d’expérience pour oser combattre sur mer , quandmême ils auroient eu des vaisseaux. Sur ce fondement ils s’éloignent de la ville avecleur armée navale , comme pour avertir les Romains de saisir l’occasion de secourirleurs alliez j Claudius n’eut garde de ne pas profiter de cet avis ; il passe le détroit à kfaveur du tems & des ténèbres & cingle droit au port , où il entre.
Toutes les fois que je réfléchis fur la conduite & fur les allures de Hiéron , fur sonesprit, sur sa prudence, auffibien que sur ses actions, je ne puis m empêcher de reve-nir à ce que j'ai déja dit, qu'il ne fut pas fâché du bonheur des Romains. Cette re-traite précipitée me fait beaucoup soupçonner son sait. Qui sait s il ne favorisa pascouvertement leur entreprise ? Qui sait s'il ne s’entendoit pas avec eux ? J si peine àbalancer là-dessus. Cette paix si promptement faite à l’insû de ses alliez , donne lieuà quelque chose de plus fort qu'un simple doute. Quoiqu'il en soit il fit le trait d’unhabile homme & d'un politique très-éclairé. Si j’avois été à fa place & que j'eusse eude tels alliez que les Carthaginois , j’aurois mieux aimé me faire battre & me consolerd’un peu moins de réputation , que de risquer la perte de mon Roiaume en me battantbien. En effet si Hiéron eût défait les Romains , Messine n’eût-elle pas été le prixde cette victoire ? Les Carthaginois ne s’y fussent-ils pas établis ? Que devenoit alorsSyracuse? Elle excitoit trop la cupidité de ceux-ci pour la laisser en repos, ils n’eus-sent pas manqué d’en chasser Hiéron ; elle leur étoit trop nécessaire & trop importantepour le dessein qu’ils avoient de passer en Italie , dont ils méditoient depuis longtemsla conquête. S’il en faut croire Florus, Hiéron étoit trop habile pour ne voir pas queíà puissance ne tenoit à rien avec des voisins si dangereux & si redoutables. Il ne vitpoint d’autre expédient pour conserver son Roiaume que de les mettre aux prises avecles Romains, bien assuré que la guerre seroit longue & opiniâtre entre ces deux Répu-bliques , égales sinon en vertus, du moins en puissance ; qu’aucun des partis ne pense-rait à l'opprimer tant qu'il seroit en guerre avec l’autre , que tant qu'il les ménageraittous les deux, il se soutiendrait & se conserverait leur amitié ; que les aidant tous lesdeux dans leurs besoins ou dans leurs infortunes, il prolongerait la guerre , fans ensentir le poids ni les calamitez , & que le victorieux ne lui seroit pas moins redevableque le vaincu. II ne fera pas hors de propos, puisque nous avons a parler de ce grandhomme, de dire quelque chose de ses mœurs & de fa fortune.
§. III.
Eloge de Hiéron.
H Ieron naquit à Syracuse. Son pere étoit un homme d’une naissance illustre ; íìdescendoit de Gélus qui avoit régné autrefois en Sicile ; d n en etoit pas demême du côté de s a mère , s’il faut s’en rapporter au témoignage de Justin , qui estun peu suspect de hâblerie, son pere eut honte de le reconnoître pour son fils, de peurqu’une si grande disproportion ne déshonorât fa maison. Il s’étoit résolu de le faireexposer pour s’en défaire : mais certains prodiges le firent résoudre à le reconnoître &à le faire élever avec grand foin. Les Syracusains remarquèrent en lui tant de vertus