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Tome I.
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38 HISTOIRE DE POLYBE,

après avoir bronche aux premières démarches, ne íè relèvent plus, à moins que le ha-zard ou la sottise des autres ne les tire d’embarras.

Les Romains qui donnèrent tout au hazard , tout à la fortune dans l’affaire deMessine, se voient dans une situation presque semblable devant Agrigente & dans undanger désespérant. Ils ont besoin de toutes leurs vertus pour s’en démêler. Le malest d’autant plus triste & plus fâcheux , quil arrive plus tard , & après de grandespertes & des travaux infinis : mais pour ri’avoir pas désespéré , ils s’en tirent par celaseul; voiez je vous prie ce que c’est que leur étoile. La prise d'Libelle, où ils avoienttous leurs magasins pour la subsistance de leurs troupes , leur fut favorable. Quel mal-heur d’abord ! quel bonheur après ! Leur négligence à munir leur camp , lorsqu’ils enavoient le tems, fait changer de dessein à Hannon qui venoit de leur couper les vivrespar la prise d'Libelle. Ce Général , qui les tient enfermez entre les assiégez & lui ,songe à les faire périr de faim & de misère. Le coup lui paraît certain , il l’étoit enesse t : mais quel dût être l’étonnement de ce Général , lorsqu’il apprit que les assiégezn’étoient ni moins misérables ni moins pressez de la famine que les assiégeans !

S’il les eût attaquez fans marchander , fans leur donner le tems de se reconnoítreileur perte étoit inévitable & leurs précautions inutiles. On fait la guerre facilement-,dit Tite-Live , contre des ennemis qui n’ont d’espérance que dans leurs postes. Laprudence & les maximes de la guerre vouloient qu’il ne le fît point. On ne met pasles affaires en risque contre un ennemi qui va se ruiner , & surtout lorsqu’on ignorel’état fâcheux des assiégez ; Cependant cette prudence , ces mesures si justes & si bienconcertées , qui eussent dû le rendre victorieux de ses ennemis, le perdent ; & l’im-prudence de ces mêmes ennemis, leur mauvaise conduite les sauve. Chose singulière !Les sautes de l’un rétablissent ses affaires , & la bonne conduite de l’autre perd lessiennes.

Jamais les Romains ne se trouvèrent si embarassez que dans cette entreprise d’Agri-gente. On ne saurait pourtant les accuser de s’y être embarquez témérairement &fans aucune espérance de réussir , après la prise d'Libelle : mais seulement d’avoir né-gligé de munir leur camp & d’y transporter leurs préparatifs de guerre & de subsistan-ce. Leur opiniâtreté & leur constance à ne point démordre de leur premier dessein,sont sans doute louables ; il y alloit de leur honneur & de celui de la République d’ypersévérer constamment, surtout dès l’entrée d’une guerre , dont les fuites dépendentpresque toujours des commencemens : Incœptis eventus pares reddmtttr , dit Tite-Liveaprès mon Auteur.

Je ne vois rien de plus admirable que cette résolution de Posthumius : mais je trouvequelque chose de plus que de la constance & de la patience dans toute fa conduite. J’yremarque toutes les vertus qui forment les véritables guerriers. Le courage produit lapatience & constamment il en est la source : mais il n’arrive pas toujours que ces deuxvertus soient accompagnées de toutes les autres qui nous portent aux résolutions lesplus extraordinaires, c’est-à-dire à celles que la témérité la plus audacieuse regardecomme impraticables. Le courage & la patience ne menent pas loin , si l’on manquede cette capacité qui s’obscrve dans les grands hommes. C’est cette capacité qui voitde loin les événemens , qui les prepare elle-meme par un plan de conduite , & qui lesmene à leur but par le moien des conséquences , qui naissent nécessairement de cetteconduite, laquelle détermine celle de l’ennemi , & donne des espérances certaines dufuccez des entreprises. Il faut bien posséder la guerre pour aller ainsi de conséquenceen consénuence, & par des routes si profondes & si fines au succès entier d’une cam-pagne. Peu de gens sont capables de pénétrer ces fortes de misteres, & de juger dessoites par ses commencemens.

Pouí