L I V R E I. CHAP. III. 55
résolution. Messieurs, leur dit-il à peu près, je vous ai appeliez pour vous communi-quer ce qui me passe dans l’esprit. Vous savez que nous n’avons rien négligé pourremplir nos devoirs par une résistance digne de gens de cœur : je fuis content de vouscomme vous devez l’être de ma conduite à cet égard. J’ai crû dé voir capituler, dèsque je me fuis apperçû que j’étois ouvert au corps de ma place; j’ai proposé de me ren-dre à des conditions honorables pour votre honneur comme pour le mien, l’ennemim’en offre de honteuses, & si peu supportables, que je ne saurois m’y livrer : il fauttous périr fur la brèche plutôt que de nous rendre avec déshonneur ; c’est mon inten-tion , & sens doute la vôtre e je ne vous ai assemblez que pour cela seul : prenez là dessusvos mesures, car je ne vois point d’autre chemin pour rendre Pennemi raisonnable quecelui de la brèche ; il pensera plus de deux fois à ce qu’il aura à faire, lorsqu’il nousy verra tous portez.
Cette harangue n’eut surpris personne du tems de nos peres, parce que la plus gran-de résistance des assiégez se faisoit au corps de la place, & que l’usage d’y soutenir Pas-sant, & même plusieurs, étoit une loi qu’onn’avoit garde d’enfraindre. On P ignoreaujourd’hui, de forte que la harangue ne fut du goût de personne, & fut trouvée toutaussi singulière que celle de Vercíngentorix à Alexia; il ne se trouva qu'un seul Offi-cier de P avis de Péri. On allégua mille lieux communs militaires pour le dissuaderd’un dessein apparemment téméraire, & mille raisons qui ri’étoient point mal sondées,la garnison sc trouvant trop foible pour un coup de cette nature. Péri tint bon, &congédia Passemblée, hors le seul de la troupe qui venoit de lui applaudir, & auquel ilfit part du dessein qu’il avoir de sortir de fa place, & de sc sauver par une retraite sé-crété avec toute fa garnison. Celui-ci trouva Pentreprise infaillible, & il sut chargé del’arriére-garde. La nuit fut choisie pour P exécution; la garnison se met sous les armesdans les différens quartiers de la ville, P extrémité où T on se trouvoit en fut le prétexte:& après avoir pris la précaution de laisser quelques tirailleurs du côté de la brèche, onfort secrètement & dans un grand silence; on enfile la chaussée du côté de Mariandol,où l’on ne trouve aucun obstacle, & l’on se retire à Saverne. Celui qui faisoit l’arrié-re-garde alla par un autre chemin, traversa la Montre, sc jetta dans les bois, & se retiraavec le même bonheur. Les afficgeans furent fi mal informez de cette retraite, qu’ilétoit grand jour qu’ils né s’étoient pas apperçûs qu’ils tiroient leur poudre aux moi-neaux.
Cette ruse fit beaucoup d’honneur à Péri; mais on dit que selon la louable coutumedes Généraux avisez, qui croiraient leur gloire imparfaite s ils ne se 1 attribuoient touteentière, il ne fit aucune mention de P auteur & du conducteur de cette entreprise, c*qui me semble peu digne d’urv homme de guerre & d’un véritable courage : mais qui nefait que le plus grand nombre des Officiers d’armée est marqué à un coin si honteux?Combien d’éxemples ne pourrois-je pas citer de ces fortes de filous de la gloire & desactions d’autrui? Combien d’Officiers se sont-ils plaints de ces sortes d’mjuitices.Combien en connoissons-nous qui se sont avancez par les actions d’autrui ? De Sueil htune très-belle action à la bataille de Castillon, un autre s’en orna. Mais combien y a-t-il de De Sueils ? Nous avons-passé par ces piques comme bien d’autres. On n uioit guerede ces fortes de bassesses aux tems antiques. Ceux qui y sont sujets feraient fort bien delire la vie de Sylla&d’Agricola, qui savoient si bien rendre justice a la valeur & aux ser-vices des Officiers habiles* qui les mettoient fur la route des grands desseins. Tacite faitmention honorable de celui-ci, dont il a écrit la vie; car il dit ques’il se faisoit redouter desennemis, il ne se faisoit pas moins aimer des siens, se rendant témoin irréprochable de la va-peur de chacun, & ne dérobant jamais la gloire à personne. Cet eloge fait beaucoup d hon ^
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