L î V R E ï. CHAP. V. 9,
Lês Carthaginois n’entendoient point trôp raillerie fur les fautes de leurs Généraux»qui alloient à la ruine de leurs affaires, & qui leur paroìssoient dignes de châtiment.Ils les faisoient bravement mettre en croix. Les Athéniens n’étoient pas si cruels, ils seContentoient de Péxil ou de la ciguë.
Amilcar n’éprouva rien de tout cela, non en considération du íiiccez du premiercombat, mais parce que le second n’aboutit à rien, & que chacun s’attribua la victoi-re : on va le voir tout à l’heure.
§. ir.
Apres avoir été battit , une retrdte honorable efi quelque choje, mais m grand Géné-ral peut faire plus . Preuves de cette vérité.
P Endant que le Général Carthaginois demeure ainsi suspendu, entre ce qu’il dé-voie faire, ou ce qu’il devoit éviter, & qu’il laisse échaper ces momens qui sontsi précieux à la guerre, les Romains, qui considéroient moins la perte de dix vais-seaux que la honte de les avoir perdus, débouchent diligemment du port, & voguenten bon ordre aux ennemis, bien résolus de n’en pas faire à deux fois, & de réparerl’imprudence de leur Général.
Le Carthaginois ne s’attendoit à rien moins qu’à ce qui alloit arriver. Les idéesagréables qu’il se formoit de son premier combat , le grossi isolent & l’embelliffoientdans sa tête. 11 n’attendoit que l’arrivée du reste de fa flotte, pour terminer une jour-née qu’il croioit si fort avancée: mais quelle dût être fa surprise, lorsqu’il se vit lui-tttême attaqué? Il en dût être d’autant plus étonné, qu’il est très-rare que le vaincurevienne un moment après, & soit le premier à attaquer & à affronter l’ennemi avectant de hardiesse & de résolution.
Le Consul arrive sur lui avec tout le courage possible, lui prend & lui coule à fondtine partie de ses Vaisseaux ; & si le reste de fa flotte ne fût arrivé dans le tems qu’il al-loit tout perdre, fâ retraite devenoit impossible. II se retira : mais quoique l’on se re-tire en bon ordre après avoir été battu , il est toujours honteux de rétrograder, lorsquela cause de notre défaite vient de notre imprudence, & de notre peu de hardiesse à pro-fiter des premiers avantages d'un combat.
Cette action sauva Régulus du blâme qu’il s’étoit attiré par fa témérité, & lui ac-quit plus de réputation que n’en acquièrent les autres par les plus grandes victoires.Ç’est par de semblables résolutions que les hommes véritablement courageux se tirent«es embarras les plus incommodes. Cette élévation d’ame, cette profonde connoissancede la guerre, ne brillent jamais mieux que dans les infortunes les plus terrassantes; ellesfeur fournissent des lumières & des ressources surprenantes, & aufquelles on ne se seroitjamais attendu. La journée qui les perd, est celle de leur salut & de leur gloire.
La victoire du Consul Romain me confirme dans la pensée où je fuis, que quelquebattue que soit une armée, tant qu’il reste du courage & de la bonne volonté dans lestroupes, un Chef habile & de grande valeur ne doit désespérer de rien: car à la guerrefe mal est toujours plus dans l’opinion que dans la chose même. C’est cette opinion,Jointe à 1 ignorance & à notre peu de hardiesse, qui nous déconcerte 8c nous bouche leJugement : car dans le Fond la perte d’une bataille est le plus souvent fort peu de chose.Tout le monde ne pense p as ainsi, dira quelqu’un. Où trouver des Généraux qui nesoient ébranlez de la perte d’une bataille, ou de la déroute de leurs armées? Où fontqui trouvent des ressources au-délà de celles que les plus grands Capitaines, quisent tombez dans ces fortes d’infortunes, prennent ordinairement ? Quel autre remède,
M z sinon