Band 
Tome I.
Seite
232
JPEG-Download
 

r.;-. HISTOIRE DE POLYBE,

merveilleux & de plus achevé dans la science des armes ? Ce qu’il y a de bien surpre-nant , c’est qu’aucun de nos Auteurs militaires, pas même le Prince Henry de Rohan& Montécuculi, tous les deux très-profonds, très-habiles & très-grands Capitaines,n’ait fait mention des actions de cet homme célébré ; à peine leur est-il connu, & jedoute qu’ìl Tait jamais été aux autres. Grand sujet d’étonnement encore, qu’aucun nese soit encore avisé de nous donner du moins une idée de cette elpéce de guerre, quiconsiste dans les postes & dans les chicanes, & qui est peut-être la feule dans l’art mili-taire qui fasse mieux connoître le mérite & le courage d’un Général d’armée. Les deuxque je viens de nommer, l’ont cependant pratiquée eux-mêmes: mais il s’en faut bienquìls l’aient suivie & poussée aussi-loin que cet habile Carthaginois. Ce n'est pourtantpas qu’ils n’aient eu des Antagonistes dignes d’eux. Au moins le dernier n’a pas lieu dese plaindre à cet égard. Jamais Général n’a été plus privilégié de ce côté-là. Comme ildoit à M. de Turenne les progrès qu’il a faits dans la science de la guerre, il lui doitaussi toute íâ gloire. Car ce qui nous illustre, ce qui fait paroître tout notre savoir,c’est lorsque nous avons en tête des Généraux d’une intelligence, sinon égale à la nôtre,du moins qui en approche de fort prés ; à plus forte raison lorsque l'on a un Turenne.

Il est aisé de reconnoítre que le Carthaginois l’emportoit sur le Romain en stratagè-mes , en science & en expérience : celui-ci fé trouvoit supérieur par le voisinage de l’ar-mée de Lilybée, & par les avantages des postes qu’il occupoit ; l’autre malgré cela leroula de tant de fortes de manières, & avec un tel art, qu’il le réduisit à l’extrémité.Je ne íai si l’on peut excuser la négligence & le peu de prévoiance du Général Romain,qui occupoit non seulement le haut de la montagne ( 5 ), d’où l’on pouvoit découvrirtoute la campagne aux environs, & voir tout ce qui se paíîoit dans le camp Carthagi-nois ; mais encore la ville (6) , qui étoit située fur la pente de la montagne, où le Con-sul avoir sa droite, & qui lioit la communication avec les troupes qui étoient postées furle sommet ; ce qui formoit une ligne depuis la mer jusqu’à la cime de la montagne.Tout cela tenoit Barcas dans une perpétuelle inquiétude , & dans cette attention in-commode que donnent k crainte 8c k nécessité d'être perpétuellement fur ses gardes, nepouvant tenter que par une tete, comme nous Pavons déja remarqué, & ne voiant au-cun jour ni la moindre apparence d’entreprendre fur ceux qui étoient plantez fur lesommet du mont, à cause de son assiette avantageuse, quoiqu’il sût le sujet du poste&r du campement de Barcas,- il reconnut bientôt l’impossibilité de s’en rendre le maître,& d’en gagner la croupe, tant que les Romains communiqueraient par la ville , qu’ibavoient à leur droite. Il vit bien que s’il pouvoit s’en saisir, il seroit peut-être en étatde couper les vivres à ceux cPen haut, & de resserrer ceux d’en bas à leur flanc droit,tandis qu’il les tiendrait en respect sur tout leur front, de leur ôter par là tout desseinsur son camp, & peut-être d’obliger le Consul, par la prise de la ville, à quitter par-tie, à lui abandonner le pais, & à joindre l’armée du siège. S’il eût réussi dans cetteentreprise, il coupoit la gorge à ceux qui étoient au camp de Lilybée, en leur rom-pant la communication du pais, & des villes d’où ils recevoient leurs vivres. Ce des-sein étoit véritablement grand, & d’un guerrier de sa force, & d’autant plus admira-ble, que les Romains n avoient plus d’autre ressource pour subsister que celle de la mer*Pour peu que Carthage augmentât ses forces navales, il étoit moralement impossible queP armée du siège pût éviter fa ruine, que par deux actions générales, P une de mer &Pautre de terre, dont le succès étoit très-incertain & très-douteux. Encore une fois tje ne vois rien de plus grand & de mieux pensé que ce que cet excellent Chef de guer-re s’étoit résolu de faire. Peu s’en fallut qu’il ne réussit: en effet il surprit la ville q u ‘étoit sur la pente de la montagne, mais inutilement tenta-t-il d’en gagner le faîte, & en-core plus inutilement le camp du Consul, qui avoit ajouté sans doute à Pavantage de