Ixxiv TRAITE’
occupé au siège d’une ville , obligea ce Prince à quitter cette entreprise pour se tirer dece défilé , où il s’étoit jette comme dans une nasse. II falloit qu’il le forçât dans ceposte : comme il ne pouvoit déplier fa phalange , il fit plusieurs mouvemens pour dé-router l’ennemi ; mais comme il vit que rien ne branloit , il mit tout à coup fa phalan-ge à six vingts hommes de hauteur , c’est-à-dire en Colonne. Il jetta deux censchevaux fur .les cotez de cette masse redoutable , après avoir fait filer ses troupes danscet ordre , parce qu’apparemment le défilé fe resserrait. Arrien dit qu’après plusieursmanœuvres différentes, il se forma en f ointe , & fondit fur l’ennemi, qu’il enfonça, &passa outre.
Un homme du métier comprendra aisément le sait de sa manœuvre , mais un autrene s’en appercevra pas. L’Auteur veut dire fans doute qu’il fit une conversion , quele flanc de fa phalange , qui étoit moins étendu , dévint tout à coup le front , & quemarchant ainsi par son flanc , la cavalerie dut suivre à la queue de cette masse épouvan-table d’infanterie.
L’Auteur Grec se sert pourtant du terme d 'Embolon , & cependant un corps de i r.o.de profondeur , ou de plus, si le flanc est devenu le front, n’est pas un triangle. Uncorps d’infanterie qui choque de pointe, ne signifie pas que ce corps soit rangé en pointe.Je me fers du terme de pointe ou de tête lorsque je veux parler du choc de ma Colon-ne , lorsqu’elle donne par cet endroit , & non par ses cotez.
Lorfqu’on dit qu’un Général couvrit la pointe d’une de fes ailes d’un bois , ou d'unruisseau , cela ne veut pas dire que cette aile soit pointue. La Colonne est un quarrélong, ou un fléfon y comme les Grecs rappellent, qui choque de pointe. Un Histo-rien , qui n’est pas du métier , prend souvent un mot métaphorique au sens littéral ,comme je l’ai déja dit , & Elien m’a bien la mine d’avoir pris son Cuneus ou sonRoflrum pour un véritable triangle. Ce tacticien , & qui plus est l’Empereur Léon,ne se sont pas seulement contentez de faire combattre leur infanterie en ordre triangu-laire , dont l’extrémité de l’angle est d’un seul cavalier, ce qui est ridicule. L’escadronRhomboïde d’Elien ne lui cède pas : s’il l’a tiré de Frontin , je n’en fais pas pour celaplus d’estime ; mais il est faux qu’il l’ait tiré de cet Auteur , & il est encore plus fauxque j’en aie parlé fur ce pied-là dans mon Livre des Nouvelles Découvertes fur la Guerre.Apparemment qu Elien s’est imaginé qu’il en est d’un rhombe, ou d’un coin d’hommes,comme d’un coin de fer , qui plus il est aigu , plus il est facile à enfoncer. Les An-ciens font nos maîtres dans les choses de la guerre , mais ils ne laissoient pas de s’égarerquelquefois : à plus forte raison les Grecs & les Romains de la moienne antiquité. Lesiécle de Trajan fut le dernier de la grandeur & de la vertu Romaine. Ce grand Ca-pitaine avoit de sçavans Officiers sous lui , comme Frontin , célébré par fes ou-vrages fur la guerre autant que par fes actions : mais je n’ai pas lu. ni ouï direqu’Elien fe distinguât par aucune de ces qualitez , quoiqu’il y ait d’excellenteschoses dans fa tactique dont on peut tirer profit ; mais comme il n’approfonditrien , il faut les méditer, & très-profondément, & cela n'appartient pas à
tout le monde. Voilà l’affaire instruite fur le Coin comme fur le quarré , autant quej’en fuis capable : le Lecteur fantassin portera là-dessus son jugement. Pour satisfaireceux qui sont dans l’opinon que les Anciens faifoient le coin de figure triangulaire ,nous allons donner la maniéré dont ils le formoient , non la véritable , mais celle quiapproche le plus du vrai. Ceci est conjecturé , ou , si l’on veut , purement de mafaçon. Je laisse à chacun d’en penser ce qu’il lui plaira ; mais je doute que l’on puissepar les régies de la tactique, faire autrement & plus simplement cette évolution.
C H A-