DE LA COLONNE. xdx
lanj en est une bonne preuve. Ce Capitaine brave & résolu, se trouvant engagé enrase campagne contre dix-huit mille Suisses, tous piquiers, s’en alla au-devant, quoi-qu’il n’eut que six mille chevaux & quelque infanterie à lui opposer. Le choc fut ru-de , & Carmignole rompu & mis en fuite. Cet homme déterminé ne se décourageapoint, la honte lui servit d’aiguillon pour avoir sa revanche tout sur le champ. II ral-lie sa cavalerie & revient à la charge; mais lorsqu’il se vit à une certaine distance del’ennemi, il sait mettre pied à terre à ses gens-d’armes, qui étoient armez de toutes piè-ces , & fond fur l’ennemi ferré & en bon ordre. Il en vient aux mains, s’ouvre unpassage à travers cette forêt de piques, en gagne le fort, & ces piques deviennent inuti-les & fans effet à cause de leur trop grande longueur ; les Suisses font enfoncez , la tue-rie fut d’autant plus affreuse, que les soldats des premiers rangs etant rompus, les au-tres dont les piques étoient à demi baissées, ne pouvoient les présenter à l’ennemi, quiles serroit de trop près : ce qu’il y avoir de plus fâcheux & de plus triste, c’est que lesrangs qui restoient encore en entier pressoient en reculant ceux qui étoient derrière, &ceux-ci par un courage mal entendu poussoient les autres qui les précédoient : de sorteque le prestement réciproque des rangs & des files leur ôta le moien de mettre l’épée àla main, au lieu qu’ils eussent dû les lâcher. Le carnage fut tel, qu’il ne s’en est gué-res vû de pareil : de toute cette armée il ne resta que trois mille hommes, qui mirentarmes bas ; le reste fut étendu mort fur le champ de bataille. Cet éxemple, qui esttrès-remarquable, est une preuve de l’afcendant que l’audace & l’habileté ont fur le nom-bre , & l’avantage d’une arme fur l’autre.
Cette action de Carmignole démontre évidemment la foiblesse d’un corps de piques,& prouve en même tems que la trop grande longueur d’une arme est un défaut très-essentiel, comme je le fais aflez voir dans mon Traité manuscrit des armes blanches;c’est ce qui m'a fait préférer la pertuisanne à la pique.
J’ai lû dans les Mémoires de Villars, qui est un Auteur estimable, & qui écrit plutôtles actions du Maréchal de Briffac, un des plus grands Capitaines de son siécle, quel’Histoire de son tems; j’ai lû, dis-je, dans cet Auteur , un éxemple d'intelligencemilitaire qui me surprend, & qui m’en donne une grande idée, pour ne pas dire qu’illa remplit entièrement. Je n’ai garde de laisser échaper un morceau de cette nature, jevais le donner tel que je íai lû.
„ j e ne veux à ce propos oublier de représenter ici une nouvelle sorte de combat que„ le Maréchal avoir inventée, pour s’en servir le jour de la bataille. Mais en premier„ lieu, dit-il , " il faut fçavoir que Satina est situé en une grande campagne traversée„ de long en long, & jusqu’au-delâ de la ville, d’un profond ruisseau, large de sept à„ huit pieds, duquel les ennemis avoient détourné l’eau. Le Maréchal donc, qui l’a-„ voit piéça fort curieusement reconnu, à la même intention qui se présentoir lors,„ avoir délibéré de marcher avec l’armée tout le long de ce ruisseau, qu’il farcirait d’ar-,, quebuziers : & que d’autre côté il couvrirait l’armée par les flancs avec quarante cha-,, riots armez, chargez de vivres, chacun d'eux accompagnez de deux sacres & dix,, arquebuziers, qui sortiraient & se retireraient par les intervalles qu’il y aurait d’un,, chariot à l’autre. En tête d’un chacun bataillon, il y devoir avoir, au derrière des„ deux premiers rangs de piquiers, cent fort résolus soldats, aiant chacun un bouclier &,, une épée courte & large de quatre doigts, & bien affilée, avec commandement qu’en„ même tems que les bataillons s’entrechoqueraient avec les piquiers, de se courber par,, dessous les nôtres ; & ainsi courbez, se jetter dans les jambes des ennemis, & leur,, tailler force jarretières rouges , estimant que ce feroit une exécution & une forme„ nouvelle de combat, qui donnerait grand avantage aux nôtres & le contraire aux„ ennemis, lesquels étant investis ne pourroient laisser les piques à leur défense.
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