4 o HISTOIRE DE POLYBE,
qu’embarras à surmonter dans un si grand dessein, tout à craindre, rien que de dou-teux & d’incertain ; il les voioit peut-être avec les yeux d’un grand Capitaine, & celajoint à la haine qu’il conserva toute sa vie contre le nom Romain, son grand cœur &son habileté lui rendoient les choses moins effroiables. Il sentoit bien la grandeur de sonentreprise , & les épines qu’il y trouverait ; mais il ne la vit jamais impossible. Un
esprit & un courage médiocre l’estt regardée sur ce pied, & peut-être l’eût-il traitée defolle & de chimérique dans celui qui se serait avisé de la lui proposer pour venger degrandes injures.
Alexandre donna tout à ses amis avant que de passer en Asie, il ne se réserva que l’es-pérance. Croit-on que ce soit peu de chose dans un grand Capitaine ? C’étoit beau-coup , si l’on considère les ennemis qu’il a à combattre. Sans doute que fa portion é-toit la plus grosse, & tout aussi assurée que ce qu’il venoit de donner; mais dans An-nibal cette espérance dans l’opinion de ceux qui le virent marcher à une entreprise si sur-prenante , parut très-mal fondée par raport à ses ennemis, & aux obstacles infinis qu’iltrouverait dans ses marches. 11 falloit avoir affaire à des hommes qui lui feraient éprou-ver tout ce que la guerre a de plus triste Sc de plus redoutable. On peut dire unprojet désavantageux, lorsqu’il est difficile , qu’il apporte du préjudice, & qu’il nouscause une ruine totale, au cas que le succès ne réponde pas à nos espérances, & par
conséquent on ne sçait comment appeller utile une entreprise, où les pertes paraissent êtrecertaines dans l’opinion de la plupart de ceux qui ne pouvoient pénétrer dans les vuesde ce grand Capitaine, & les espérances très-douteuses chez ceux qui connoissoient par-faitement la grandeur & le courage de ce Général tout extraordinaire.
II comptoit fur la haine & l’aversion que les Gaulois avoient pour les Romains, &fur la déféction générale de ces peuples, qui lui promirent de se déclarer en sa faveur :ce qui étoit fort incertain. - 11 falloit une victoire avant qu’ils prissent ce parti , autresujet d’incertitude. Je panche fort à croire que ce grand homme n’eut jamais d’autreespérance que celle qu’il avoit dans son habileté, car rien n’éleve davantage le cœur &ne nous porte plus aux grandes actions. Ajoutons à cela la nécessité de vaincre , quinous fait vaincre effectivement: car c’cst par cette nécessité que le soldat brave L aguer-ri se change en soldat intrépide, & souvent même en désespéré; & lorsque ces chosesfont jointes à l’art , je ne vois pas que les seuls motifs de gloire & de liberté qui re-muoient le cœur des Romains, tout pleins de valeur , pussent emporter la balance furles troupes Carthaginoises. Tout ce que je viens de dire, la corruption de la disciplinemilitaire qui s’étoit introduite dans les armées Romaines , & le manque d’Officiers ca-pables de les commander , n’aidérent pas peu à affermir Annibal dans l’exécution d’unsi grand destein. Il traverse toute l’Espagne, les Pyrénées , & rien ne l’arrête jusquesfur les bords du Rhône, où il ne trouve que de foibles obstacles par son admirable con-duite. II se jette de là dans les montagnes les plus affreuses des Alpes , il s’y ouvreune marche au milieu de mille dangers, où presque les deux tiers de son armée péristèntbien moins dans les combats qu’il fallut donner, que par la misère, pour s’être mis enmarche dans une saison où ces montagnes sont absolument impratiquables : & bien qu’ilarrive en Italie aussi débiffé qu’un Général qui vient de perdre une grande bataille, aprèstant de disgrâces ce Héros ose attaquer une Puissance aussi formidable que Rome avecune armée d’environ seize mille hommes, cela semble presque incroiable, si l’Histoirene nous fournissoit des événemens tout aussi extraordinaires, & même plus surprenans.
Là marche de Dion contre Denys Roi de Syracuse est-eîle moins digne de notre ad-miration ? C’est Diodore (a) qui la raporte dans M. Dacier „ Qisi aurait jamais
„ cru»
(a) Diod. I. i6.