LIVRE III. CHAP. XVI. i SP
Cependant les Gaulois souffroient impatiemment que la guerre se fitdans leur païs. A les entendre, ce n’étoit que pour se venger des Ro-mains, quoiqu’au fond ce ne fût que par l’envie qu’ils avoient de s’en-richir à leurs dépens, Annibal s’apperçut de cet empreslement, & sohâta de décamper pour le satisfaire. Dès que l’hiver fut paíïe, il con-sulta ceux qui connoiíïòient le mieux le païs , pour sçavoir quelle routeil prendroit pour aller aux ennemis. On lui dit qu’il y en avoit deux,
Une fort longue Sc connue des Romains , l’autre à travers certains ma-rais , difficile à tenir, mais courte, & par où Flaminius ne l’attendroitpas. Celle-ci se trouva plus conforme à son inclination naturelle, il lapréféra. Au bruit qui s’en répandit dans l’armée , chacun fut effraié.
P n’y eut personne qui ne tremblât à la vue des mauvais pas Sc desabîmes où l’on alloit se précipiter.
Annibal , bien informé que les lieux , où il devoit paíïèr , quoique PassageMarécageux, avoient un fond ferme Sc solide, leva le camp, Sc fit ion du ma -avantgarde des Africains, des Espagnols , Sc de tout ce qu’il avoit de ciuíìum.Meilleures troupes. II y entremêla le bagage , afin que l’on ne man-quât de rien dans la route. II ne crut pas devoir s’en embarrafscr pourla fuite, parce que s’il arrivoit qu’il fùc vaincu , il n’auroit plus besoinde rien, & que s’il étoit victorieux , il auroit tout en abondance. Lecorps de bataille étoit composé de Gaulois , & la cavalerie faisoit l’ar-riéregarde. II en avoit donné la conduite à Magon , avec ordre defaire avancer de gré ou de force les Gaulois, en cas que par lâcheté ilsh fient mine de sc rebuter & de vouloir rebrouíscr chemin. Les Espa-gnols & les' Africains traversèrent sans beaucoup de peine. On n’avoitpoint encore marché dans ce marais, il fut aíscz ferme sous leurs pieds>
& puis c’étoient des soldats durs à la fatigue, & accoutumez à ces sortesde travaux. II n’en fut pas de même quand les Gaulois paíïerent. LeMarais avoit été foulé par ceux qui les avoient précédez. Ils ne pou-v oient avancer qu’avec une peine extrême , Sc peu faits à ces marchesPénibles , ils ne supportoient celle-ci qu’avec la dernière impatience,^pendant il ne leur étoit pas possible de retourner en arriére, la cava-le les poufibit fans ceísc en avant. 11 faut convenir que toute l'ar-Mée eut beaucoup à souffrir. Pendant quatre jours Sc trois nuits elleEut sc pied dans l’eau , fans pouvoir prendre un moment de som-Meil. M aiS les Gaulois souffrirent plus que tous les autres. LaPlûpart des bêtes de charge moururent dans la boue. Elles ne laif-jérent pas , même alors , d’être dc quelque utilité. Hors de l’eau,
T r les balots qu’elles portoient, on dormoit au moins quelque par-î le de la nuit. Quantité de chevaux y perdirent, le sabot. Anni-a * lui - même, monté sur le seul éléphant qui lui restoit , eut°utes les peines du monde à en sortir. Un mal d’yeux , qui luiAvilit, sc tourmenta beaucoup ; & comme la conjoncture ne lui
per-