-.86 HISTOIRE DE POLYBE,
les plus difficiles, & que les courages & les esprits médiocres regardent comme infurmoíHtables, comme folles, & que les autres qui voient de plus loin considèrent feulementcomme hardies : les unes ne s’exécutent pas sens de grands périls, les autres ne trouventpresque aucun obstacle, ou du moins est-on assuré de réussir & d’en voir le bout. „ C’est„ des grands dangers, dit Thucydide , " que résultent les grandes gloires, tant pour les„ particuliers que pour les Empires. Cela est certain; mais il y a une infinité de dessinsà la guerre, où les difficultez & les obstacles ne font qu’apparens. L’événement les jus-tifie , & le succès relève encore plus la gloire du Général , qu’une entreprise heureusetoute parsemée & coupée de dangers fans nombre, & où l’on perd une infinité de monde.Telles ont été les actions de Fribourg, de Senest, de Neerwinde, de Steinkerque & deMalplaquet.
Je remarque par mon expérience , & par l’analyse des campagnes que j'ai faites pen-dant le cours de deux grandes guerres très-difficiles & très-meurtriéres, que l'on ne pro-fite pas toujours des occasions, 8c que l’on entreprend souvent les choses les plus diffi-ciles lorsque l’on pourroit vaincre par les plus aisées ; mais cela vient souvent du défautde hardiesse, & le plus souvent encore par défaut d’habileté. Rien de plus aisé qu’unesurprise de camp > rien de plus facile & de plus assuré que l’attaque d’une armée dans 6marche, & pourtant rien de plus rare. II faut de l’habileté en tout: fans elle on ne faitrien, & cependant personne ne cherche à en aquerir. La plus belle occasion pour atta-quer l’ennemi avec le plus grand avantage qui puisse jamais se présenter dans une cam-pagne, & elle se présente presque à chaque campement que l’on fait , pour peu qu’ons’opiniâtre à y rester quelque tems ; c’est fans doute l’attaque d’une armée pendant ungrand fourrage. Pour réussir dans une telle entreprise , on en prétexte un général &faux, on l’ordonne à l’ordre avec toutes les précautions ordinaires , on commande lesescortes, on les fait même partir la nuit : toute la cavalerie a ordre d’y marcher en ar-mes , tout comme si on alloit à un combat ; & si l’on prétexte de fourrager fur ses der-rières, on use de moins de précautions , pour venir tout d’un coup au camp, 8Cmarcher à l’ennemi avec toutes ses forces , qu’on fçait au fourrage : car lorfqu’onse voit dans la nécessité d’aller fourrager loin de son camp , on attend l’occasionque l’ennemi y aille lui-même , & c’est tou)ours le plus prudent. C’est dans C es
cas que la ruse d’un faux fourrage peut nous assurer du succès d’une si belle entre-prise , & de la ruine entière de toute l’insanterie d’une armée , qui se trouvant
dénuée de la plus grande partie de íà cavalerie , ne peut résister , assoiblie enco-re par ce qu’on en a tiré pour les escortes. C’est par cette ruse qu’on ruine absolumentune armée : elle se trouve battue, terrassée , & perd encore ses équipages, qui font leproie du victorieux.
Dès qu’on est informé que l’ennemi a donné dans le piège qu’on lui tend, on seùtout d’un coup revenir les fourrageurs , qui font halte à une lieue ou environ ducamp, sous prétexte que l’ennemi est en mouvement , & qu’on attend des nou-velles. On les fait alors retourner fur leurs pas pour marcher ì l’ennemi, après avoirpris les précautions que j’ai données dans les surprises d’armées , qui dérobent »l’ennemi toute connoissance dtz notre dessein. Il est surprenant que les exemples deces sortes d’entreprises soient si rares. U ne faut pas être étonné que les Anciensnous en offrent si peu , ils avoient peu de cavalerie , & toutes leurs force' coa “
•sistoient dans l’infanterié , outre qu'ils se retranchoient toujours, au lieu que nousfaisons tout le contraire ; ce qui redouble mon étonnement , lorsque je pense ^la facilité de ces sortes de desseins.
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