LIVRE III. CHAP. XXIV. 31
sur beaucoup de profondeur , les files & les rangs serrez & condensez , sans intervallesni divisions entre les corps qui la composent : toute sa force est dans son union,dans son choc, qui doit être tout d’une piéce , fans flotter, & fans laisser le moin-dre vuide.
La maniéré de combattre des Romains, dans une bataille rangée, étoit toute différen-te de celle des Grecs dans la distribution de leurs troupes , comme dans la nature deleurs armes. Il falloit donc inventer un terme propre pour distinguer Tune de l’autre.Polybe & Plutarque ont emploie le mot de ctníça en Spirale. Bien des Sçavans se fonttrouvez arrêtez sur ce mot, ne comprenant pas que c’étoit la distribution des cohortesde l’infanterie Romaine.
Si les Romains eussen* combattu en spirale à Cannes, c’est-à-dire fur trois lignes,les cohortes de la seconde (a) vis-à-vis les intervalles de ceux de la première (b) , &ceux de la troisième (c) vis-à-vis ceux de la seconde; si les Romains , dis-je , eussentcombattu dans cet ordre , Polybe ne se fiat jamais servi du mot de phalange. DomThuillier m’a sait voir qu’il y avoit dans le Grec que les Romains ne purent alors com-battre par phalange : c’est dans le tems qu’ils se trouvèrent engagez dans le rentrant , &que les cohortes se confondirent ; ce qui prouverait qu’ils se seraient rangez dans cetordre. Mais pour juger sûrement que les Romains ne combattirent pas à Cannes se-lon la méthode ordinaire , on n’a qu’à suivre l’Auteur dans la description qu’il nousfait de la distribution des cohortes, que Cafaubon n’a pas bien comprise , & c’est peut-être mal à propos que notre Auteur s’est servi du terme de phalange , qui est un motqui attache une idée bien différente de ce qu’il a auparavant expliqué de cette disposi-tion des Romains. Je parle ici dans l’exactitude scrupuleuse , car dans le fond la pha-lange diffère peu de cet ordre des Romains à Cannes.
Varro laissa des intervalles entre les corps qu’il rangea en Colonnes : les cohortes àla queue les unes des autres , fans espaces de l’une à l’autre. Encore une fois , cen’est donc pas en phalange. Polybe se sert du mot (ptt^ayy^ìov seulement, parce quel’armée Romaine se trouva rangée sur une seule ligne , à cause de l’union des corpsà la queue les uns des autres ; mais la différence est très-grande , tant à l'égard desarmes, que des intervalles que Varro laissa entre les Colonnes : ce qui est bien diffé-rent de la phalange, qui n’en souffre aucun, comme je l’ai dit, & qui avoit même cedéfaut, que le moindre désordre , le moindre jour laissoit le mal sans remède, pourpeu qu’on gagnât le fort de la pique ; au lieu que la force des Colonnes est en elles—mêmes, & que la défaite de l’une n’influe pas fur celle de l’autre. Cette Introduc-tion à ces Observations m’a paru nécessaire pour le sujet que je vais traiter.
Je ne crois pas pouvoir me dispenser , avant que d’entrer dans l’analyse de cettebataille, de faire quelques remarques fur le combat qui précéda cette fameuse journée.Je me suis imaginé, & je me l’imagine encore, qu’Annibalengagea ce combat, bienmoins dans la vue de faire épreuve de ses forces & de sonder celles de l’ennemi,que par un dessein profond & rusé. II n’ignoroit pas la mésintelligence qui régnoitentre les deux Consuls , ce qui n’est que trop ordinaire dans une autorité éga-le. II méprisoit Varro autant qu’il craignoit iEmilius , en qui il voioit un autreFabius.
Le délié Carthaginois, qui craignoit que Varro ne changeât de sentiment, & n’enconnût le faux par la solidité évidente de celui de son Collègue , chercha tous les.
moiens
(a) Les Princes.
(b) Les Hastaìres*
(c) Les Triaires .