LIVRE III. CHAP. XXIV.
faute de tems pour y apporter du remède: en un mot fa perte étoit infaillible. Le Con-sul aiant donné une trop grande profondeur à ses files,&par conséquent diminué le frontde ses lignes, Annibal quoique plus foible se trouva juste fur un front égal à son infan-terie, & par-là il ne fut pas dans la nécessité de diminuer la hauteur de son ordre de ba-taille, & de le rendre plus mince. Les Romains pouvoient facilement lui donner îechange en lui présentant le même front, en conservant & cachant un bon nombre de co-hortes derrière leurs ailes, qui eussent doublé à droit & à gauche un moment avant lecombat-: mouvement simple & facile. Annibal ne s’y étant pas attendu,n’eût pû éten-dre ses ailes. Cette manœuvre devenoit alors impratiquabîe. Polyen (a) me fournitun exemple d’une ruse semblable. II est trop curieux pour ne pas le citer.
„ Cléandridas, dit-il, faisant la guerre aux Leucaniens, avoit la moitié plus detrou-î, pes qu’eux. II eut peur , que s'ils s’en appercevoient ils ne prissent la fuite pouf,, éviter le péril. Il s’avifa donc de donner beaucoup de profondeur à fa phalange ; les>, Leucaniens lui vo:ant peu détendue, la méprisèrent, & étendirent leur ordre dans le„ dessein de le déborder. Alors Cléandridas étendit fa phalange, ordonna aux serre-files,, de quitter la file, & de se mettre en rang à côté du chef de file. De cette maniérédévelopant son front, il vint à bout de déborder lui-même les Leucaniens. Ils fu-„ rent envelopez, percez de traits & tous tuez, à la réserve d’un petit nombre qui prit,, honteusement la fuite.
Cette manœuvre ne vaut rien , & demande trop de tems. Une armée qui veutruser de la sorte , doit former une Colonne de plusieurs bataillons les uns derrière lesautres, & fort près-à-près, qui forment comme une potence à chaque aile , non pas àl’extrémité, de peur que l’ennemi ne s’en apperçoive, mais à un certain espace : & aupremier signal ces corps marchent par leurs flancs, ceux de la droite à droit, ceux de lagauche à gauche, pour faire un quart de conversion & s’aligner avec la tête de la ligne',ce qui est une manœuvre d’un instant. Revenons à notre sujet.
Cette faute des Généraux Romains est non seulement contre le bon sens , mais elleest encore contraire aux régies de la guerre : mettons-la à la tête de toutes. Elle n’estpas pourtant la plus lourde, il y en a un nombre d’autres plus gravés. Le Carthaginoisles avoit aussi très-bien prévues, non qu'il crût qu'un habile Chef d’armée n’eût pû leséviter par fa prévoiance; mais c’est qu’iln’estimoit pas assez Yarro pour croire qu’il pûtpénétrer l’artifice de fa disposition , & la rétorquer fur son ennemi. La présomption ,l’indocilité de ce Général , la bonne opinion qu’il avoit de lui-même , fa négligence,son impatience, & le mépris qu’il faisoit des forces de son ennemi, étoient des défautssi dominans en lui, qu’ils ne pouvoient pas manquer de le précipiter à fa perte , & àcelle de la République.
Je ne le blâme point d’avoir donné à la fortune. Qui est-ce qui pourroit s’en empê-cha- à la tête d’une armée si supérieure? Les fautes d’une certaine nature portées à cer-tain degré, ne déshonorent pas toujours ceux qui y tombent. Mais la bêtise & 1a sottisene souffrent aucune excuse , & nous perdent de réputation. On verra que l’une &l’autre ont seules guidé le Consul dans cette bataille.
Toute la ligne n' attaqua, point, dit Polybe , mais ce fat le centre qui commença P ac-tion. Cela ne sc pouvoir autrement, je l’avoue ; mais lorsque le convexe s’applatit &s’enfonça de telle forte que les troupes qui le formoient se trouvèrent parallèles à leursailes, il falloir s’en tenir là, arrêter l’ardeur des soldats à poursuivre un avantage vain &insidieux, conserver au centre un front égal avec le reste de la ligne , sans fe détacher,fans se rompre ni se defordonner, & aller charger les ailes en même tems que le centre
en
Te
(a) Polyen. lìv.ll. ch.lo.
Tem. IV, '