SUR LA SECONDE GUERRE PUNIQUE. 54?ì
qu’ìls ont eue que les Romains ne dûrent leur salut & le rétablissement de leurs affairescn Italie, après la perte de tant de batailles, qu a leur fermete , qu à la grandeur deleur génie, qu'à leur habileté, qu’à leur prévoiance & à la profonde politique de leurSénat.
Je prouve dans la seconde , que non seulement il n'a rien paru des vertus & des s en -timens qu’on leur attribue, mais que leur conduite a été telle, qu’ils n’ont rien négligede tout ce qui pouvoit aider -au renversement de 1a République, & à la précipiter dansun abîme de maux, & enfin dans une ruine entière.
Rome manquoit moins de soldats que de Capitaines dans la seconde Punique , jus-qu’après la bataille de Cannes. A la réserve de Scipion , tous les autres étoient assezmédiocres. J’avoue que Fabius Maximus étoit un grand homme, mais non pas un deces Chefs de guerre qui font l'étonnement de leur siécle , en étalant tout ce que laguerre a de plus étendu & de plus brillant dans tous les autres Capitaines anciens & mo-dernes dans la partie qui demande le plus de talens, de fermeté, de génie & de capacité.J’entens ici parler de la défensive. C’est de toutes la plus difficile , la plus profonde,Sc celle qui demande une plus grande étendue d’efprit, de jugement, de prévoiance &de hardiesse; c’est le grand & le beau de la guerre; mais toutes fes parties ne font pointrenfermées dans celle-ci. Une République toute militaire & aussi ambitieuse que cellede Rome , où tous ses Citoiens étoient soldats , ne se contentoit pas de former desGénéraux qui ne sçussent que se défendre , elle étoit fondée sur de plus grandes pen-sées. Le tems & les conjonctures l’avoient réduite dans la triste nécessité de se défen-dre , faute de gens capables de surmonter un ennemi aussi redoutable qu’Annibal, & de-conduire une guerre offensive. On voit bien que Fabius n’y étoit nullement propre ,& que fes talens pour la défensive, fort inutiles & ruineux dans un autre tems, étoientsalutaires en celui-ci. Un homme qui n’excelle que dans une feule partie de la sciencedes armes,. & qui y réussit parfaitement, ne passera jamais pour un Guerrier du premierordre. Pour fe rendre digne d’un titre si glorieux , il faut y joindre toutes les autres ydu moins un bon nombre : & tout cela ne fe trouve pas dans cet illustre Romain,
quoique les Historiens en disent, saute de l’avoir suivi & examiné dans fa conduite &dans fes démarches. Pour lui accorder les qualitez d’un grand Capitaine , comme c’està celui qui finit la guerre qu’en est due toute la gloire , il faudroit qu’il eût chasséAnnibal d’Italie par une victoire complette & décisive ? L’a-t-il fait ? Ni Fabius niMarcellus ne font forcé d’en sortir ; mais seulement le succès de Scipion en A-frique , & la victoire qu’il remporta fur cet ennemi redoutable dans la plaine deZama.
Ceux qui ne font aucune différence des tems » qui veulent les Romains toujourssemblables à eux-mêmes, & qui ne jugent des desseins des grandes entreprises que furles événemens, sont dans l’erreur. Ils veulent que les Romains soient les mêmes hom-mes dans la guerre de Pyrrhus, ou dans la seconde Punique,, que dans la première. Ilsles trouvent plus grands , plus élevez , plus sages, plus éminens en vertus, en fenti-mens & en grandeur de courage dans leurs disgrâces que dans leur plus grande prospé-rité. Pour moi j’en juge bien autrement, & sur tout de la conduite qu’ils ont tenue-dans leur guerre d’Italie : guerre qu’ils n’ont fçu terminer , & qui n’auroit fini qu’àleur honte , si les vertus d’Annibal & fes grandes actions n’eussent élevé contre lui seslâches ennemis & fes envieux , qui rompirent toutes ses mesures, & le laissèrent fansaucun secours : comme si fa perte n’eût pas dû entraîner la raine de leur patrie , &par conséquent la leur propre ; mais l’envie prévoit-elle & raifonne-t-elle ? Hie ne re~eonnoît ni parens, ni amis , ni patrie : il faut la soulager à quelque prix que ce soir.On peut atteller hardiment l’envie & l’avarice , deux vices aussi bas qu’ils sont
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