io 4 HISTOIRE DE POLYBE,
rens postes où ils combattoient avant qu’ils se fussent tous réunis à la porte de SainteMarguerite ; ce qui rallentit les espérances & l’ardeur des soldats, & leur débilita lecourage. Car .si tout eût donné ensemble à la porte du Pô, elle eût été infaillible-ment prise, & les Irlandois eussent été accablez du nombre des ennemis. Ajoutez àtout ce que je viens de dire le peu de résolution de ces cuirassiers tant vantez , & lepeu d’audace & de hardiesse de ces grenadiers, l’élite de toute une armée, & le mé-pris de leurs Généraux pour nos troupes : car ils en firent paraître au-delà de ce qu’ilen falloir, tant les succès précédens les avoient enorgueillis, fans sçavoir que la causede nos disgrâces précédentes ne venoit pas du peu de fermeté de nos troupes.
Je fuis surpris comment M. le Prince Eugène attendit la nuit pour faire fa retrai-te : car bien qu’il eût perdu plus de huit cens hommes fans les blessez & les prison-niers , fa retraite étoit très-aisée, la garnison lui eût sait un pont d’or sans l’inquiéterle moins du monde. Car enfin M. de Créqui lui pouvoit tomber fur le corps, ilétoit en campagne à quatre lieues de Crémone, & à la tête de vingt-deux bataillons& d’autant d’efcadrons. Il y avoir cependant douze heures que cette affaire durait.
Sur la nouvelle que le Prince Eugène tirait du côté de Crémone par une marchede nuit, & qu’il devoir se joindre au corps du Prince Thomas, qui venoit par notrepont du Pô, M. le Marquis de Créqui sc met en mouvement, & marche de cecôté-là, résolu, sinon de le prévenir, du moins de sc jetter dans la place en cas qu’ille trouvât dedans. S’il eût fait ce coup-là, le Prince Eugène étoit perdu fans res-source, & pris comme dans une nasse. Il marche dans cette résolution, il en étoitmême sort près lorfqu’il s’avifa de détacher un Capitaine de cavalerie pour apprendredes nouvelles des ennemis, & s’informer de leur marche. Cet Officier, qui n’avoitnulle envie d’aller de ce côté-là, vint lui dire un moment après, qu’il venoit Rappren-dre d’un païsan que le Prince Eugène avoir surpris Crémone & le château. Cettenouvelle & quelques autres avis à peu près semblables, obligèrent cet Officier Géné-ral de lever tous nos quartiers de l’Oglio, & de se retirer à Sabionette. On auraitpû ce semble envoler plusieurs courriers par différens chemins pour avertir M. deCréqui de ce qui sc passoit, & d’accourir au secours de la place,puisque nous tenionsle château, ou par les autres portes dont nous étions les maîtres : ou faire décendreun petit bateau par le Pô, d’où M. de Créqui n’étoit qu’à trois ou quatre mille-.Mes Mémoires ne disent pas les raisons qui empêchèrent de prendre ces précautions.
J’ai déja fait entendre que la garnison Espagnole faisoit le service à Crémone avecsi peu d’exactitude & de discipline, qu’il n’est pas difficile de comprendre qu’il aitpû venir dans l’efprit d’un homme un dessein de surprise sur la ville, & d’en for-mer un projet réglé, & qu’il l’ait embrassé de tout son cœur, se volant si bieninstruit de la maniéré dont on faisoit le service dans la place. Il n’étoit pas mêmebesoin d’égout pour y entrer, on aurait réussi sans cela, le fossé sc trouvant sec partout. Un nombre d’échelles auroit suffi, & aurait rendu cette entreprise très-aisée,indépendamment de cet égoût, qui fit si peu d’honneur au saint caractère de M. lePrévôt de l’Eglise de Sainte Marie-la-Neuve, qui par son esprit fit un champ de ba-taille de sa patrie : car c’est une espèce de prodige comment elle ne sut pas ruinée &pillée ; ce qui fut arrivé , si le corps du Prince Thomas eut pû palier fur notre
pont. Si Sainte Colombe ne l’eût pas coupé , toute la valeur des Irlandois n’eut
servi de rien, & leur gloire tomboit par terre. C’est uniquement à ce pont qu’é-toit attachç notre salut ou notre honte. On fit pourtant une saute : car en mê-me tems qu’on le coupoit du cote du Prince Thomas, on ne pensa pas qu’il
salloit en faire autant du côté de la ville. En prenant cette précaution,
quand même les ennemis se seraient rendus maîtres du poste des Irlandois, ils ne
tenoient