550 HISTOIRE DE P O L Y B E,
aucune nécessité, puifqu’il leur étoit libre de mettre le feu au premier endroit, quise fût bientôt communiqué à tous les autres ? Cette faute est à peine conceva-ble.
Toute la nuit fe passa de la forte que je viens de dire, & il restoit encore en-viron une heure jufqu’au jour, lorsque M. le Grand Prieur arriva avec du renfort.M. de Wirtemberg jugea bien que l’affaire n’en demeureroit pas là, & qu'il fetrouveroit peut-être le plus íoible s’il attendoit que tout arrivât, il fit encore unenouvelle tentative pour nous.engager à*nous rendre, & nous fit sommer d’une ma-niéré qui sembloit marquer son estime, mais inutilement. Voiant tant d’opiniâtre-ré, outre le jour qui n’étoit pas loin de paraître, il prit la résolution de se reti-rer, & de laisser là une infinité de corps morts. Car la cour & les environs dela cassine en étoient tellement couverts, que je n'ai rien vu de pareil, & l'on peutdire qu'ils y perdirent la moitié de leurs grenadiers. Ce fut là que nous remar-quâmes le grand courage du Prince qui nous attaquoit, car il ne bougea de l’inté-rieur de la cassine où étoit le plus grand danger.
Les postes du dehors aiant été levez avant que le jour parût, les troupes qui é-toient dans la cassine commencerent à défiler, de sorte que le bruit de tant de dé-charges tomba tout d'un coup, comme si l’on s’étoit donné le mot de part & d’au-tre. On prétend que M. le Prince Eugène envoia ordre au Prince de Wirtembergde fe retirer, craignant que M. le Grand Prieur ne prît la résolution d’engager uncombat général contre une armée dépouillée de tout ce qu’elle avoit de troupes d’é-lite. Quoiqu'il en soit , les ennemis nous laissèrent là. M. le Grand Prieur entraun moment après dans la cassine, chacun sortit de l’endroit qu'il occupoit, il donnabeaucoup de louanges à ces braves compagnies. Ceux qui en méritoient davantage é-toient les sept grenadiers qui avoient défendu le haut du colombier, qui ne voulu-rent jamais fe rendre. Ce qui semblera surprenant, c’est qu’il n’y en eut pas un seulde tué ni de blessé ; on ne doit pas le trouver étrange, vû que les ennemis les tiraientde bas en haut, de sorte que le plancher d’au dessous du toit fut tout percé de coupsde fusils, & cela arriva dans tous les autres endroits où l’on tiroir de bas en haut. LaTour-Fraguier de la Marine, & Martinet de Bretagne s’y distinguèrent beaucoup.Si je ne m’accerde pas en tout avec l’Auteur d’une Histoire moderne, on ne doit pasle trouver étrange, puisqu’il romanise presque toute cette action. J’ai rapporté le faitcomme témoin cligne de soi, si j'ose le dire. S’il avoit vû les lettres de M. leGrand Prieur & des Officiers particuliers qui écrivirent deux jours après , il eûtrendu justice a tout le monde; le Colonel de la Marine fit une action fort har-die, & cependant on n’en parle point. Revenons à notre sujet.
Les ennemis s’étant retirez lans rien faire avec le pouvoir de faire beaucoup, M.le Grand Prieur entra un moment après dans la cassine, & dans le tems que le jourcommençoit à poindre, il la trouva toute couverte de corps morts des ennemis qu’ilfit jetter dans k canal. II dépêcha le lendemain un courrier à M. le Duc de Vendô-me pour lui apprendre cette nouvelle, en le priant d’en envoier un autre à la Cour.On y loua beaucoup cette action ; aussi je crois qu’on ne peut trop louer ni trop don-ner à ceux qui en font de semblables. La raison de cela est que les récompenses pour«s sortes d’actions étant plus grandes que celles que l’on accorde pour d’autres díssé-■rentes, excitent & animent les Officiers à défendre vigoureusement un poste & juf-qu’à l’extrémité, car le salut d’une armée comme la gloire en dépend souvent. Ilsaut faire différence d’une belle action à une autre indifférente. II y en a qui sontglorieuses fans être importantes & fans nous mener à rien ; au lieu que celle de la dé-fense d’un poste doit être récompensée au double par la raison alléguée plus haut, la
science