18 HISTOIRE DE POLYBE,
l’augmentérent, & cette extrémité tourna tout en bien. Dans un Général moins réío*lu que Claudius elle eût tourné tout en mal ; il tira son salut de cette extrémité ; il nevit point d’autre parti h prendre que de risquer le tout pour le tout ; c’étoit agir erihabile homme contre un ennemi, qui fit aísez connoître par la disposition de ses postesqu’il ne l’étoit pas trop. En effet il s’étoit partagé en dc-ux corps ou en deux campsséparés; il est aisé de comprendre qu’ils étoient fort éloignés l’un de Fautre. Le Gé-néral Romain remarqua parfaitement cette faute. II vit qu’il pouvoit entreprendre furlé camp de Hiéron,& le battre avant que les Carthaginois penfaísent à le secourir. IIengage cette affaire très-promptement, de peur que l’ennemi ne se ravise, il marcheaux Syracusains qui sortent de leurs retranchemens, Faction s’engage, les Romainssont victorieux & Fennemi se sauve dans son camp comme dans un lieu d’asile. LesCathaginois voient toute cette affaire en spectateurs paisibles & fans branler. Je seroisfort embarâssé d’en donner la raison. Seroit-ce par un trop grand excés de prudencede leur Général? car cette vertu portée à l’excés est un très-grand vice dans un chef«Farinée pour ne pas dire une lâcheté; peut-être qu’il craignit qu’on n’en voulût klui-même &que la démarche du Romain ne fût qu’un artifice pour faire diversion desforces de l’un & tomber fur Fautre. Hiéron, tout habile chef qu’il étoit, n’eût ja-mais dû sortir de ses retranchemens, lorsqu’il s’apperçut que toutes les forces des Ro-mains & fans doute celles de la ville, lui alloient tomber furie corps; il pouvoit sou-tenir longtems, & les Carthaginois euísent eu le loisir de le secourir & de tomber furles derrières des Romains. Ceux - ci eurent d’autant meilleur marché des premiers ,que Faction se passe en rase campagne, & que les uns étoient animés par la gloire &les autres par la nécessité qui est la plus forte de toutes les armes. Les Syracusains bat-tus se retiréreut dans leur Camp, où Claudius ne jugea pas à propos de les attaquer,J’en ignore les raisons. Où en étoit-il, si Hiéron eût regardé cette défaite comme unlion avenu, & qu’il fût resté dans son camp clos & couvert & fans quitter partie ?Claudius s’en fût - il bien trouvé? N’étoit-ce pas à recommencer? Heureusement ilabandonna son camp & tira droit à Syracuse nuitamment & à la sourdine,fans que sesalliés en cuisent la moindre nouvelle. Quoiqu’il en soit, Hiéron fit la retraite enhomme sage & prudent, bien moins par faute de courage,que par indignation contredes gens dont il avoir embrassé la cause, & desquels il se voioit abandonné. II leurrendit bien le change.
Sans doute qu’il ne fut pas fâché de cette disgrâce & que les Carthaginois échouas-sent dans cette entreprise, où il n’y avoir rien à gagner ni à profiter pour son pais:il étoit trop habile pour ne voir pas qu’il avoit plus à craindre de ceux-ci que des Ro-mains, qui étoient bien plus honnêtes gens. La politique vouloir qu’il leur cédâtpour diminuer la puiíïànce des autres. II voioit bien que si les Carthaginois se ren-voient maîtres de Messine, ils ne manqueroient pas de lui chercher tôt ou tardchicane & de le chaíser de Syracuse.
C’étoit aux Carthaginois de penser à ce qu’ils avoient à faire après cet échec & laretraite des Syracusains. Ils eussent mieux fait & plus prudemment de se retirer, depeur de les imiter par leur défaite. Ce premier parti étoit le meilleur. Ils choisirentle pire. Comme ils étoient vains & qu’ils ne connoiílòient pas aísez les Romains, ilss’imaginérent qu’il leur seroit honteux d’abandonner leur poste,comme s’il ne l’étoitpas plus de s’exposer k un danger évident contre un ennemi victorieux & hautà la main. Ils voulurent tenter la fortune, & 1a fortune leur tourna le dos.
Claudius, qui ses vit immobiles dans leur camp, n’eut garde de ne pas profiter decette bévûe. II entreprend fur leur poste, 1e force fans peine & ses met en fuite.