LIVRE L CHAP. XIIL 209
leuse, & pour ôter tout sujet de critique, Barcas auroit dû tout bazarder, s’il le pon-voit lans risquer un poste qu’il lui importoit si fort de conserver : or il est probablequ’il y avoir plus de suites fâcheuses à craindre en l’abandonnant qu’en perdant le con-voi. Outre qu’il n’étoit pas assuré de le rencontrer, il s’expofoit à un péril évident detomber fur la route des Romains, qui se fussent trouvés si supérieurs à lui, qu’il nepouvoit éviter d’être battu. Pour moi je crois qu’il fit beaucoup plus prudemment deconserver son poste, que de s’exposer ù le perdre & à se faire battre , s’il rencontraitplutôt l’ennemi que le convoi', & s’il fût arrivé plus tard, il l’eût trouvé battu & dis-sipé, fans pouvoir éviter d’être défait lui-même. Ajoutez à tout ce que je viens de di-re, que non seulement le môme vent qui poussoir Hannon à Eryce, lui étoit contrairepour le joindre; mais qu’il étoit encore très-incertain, si suivi du victorieux, & obli-gé de gagner Eryce, il y trouverait un azile; cardes Romains n’euíïènt pas manquéd’attaquer cette ville en son absence , 1 a trouvant assoiblie par le détachement des trou-pes qu’il auroit été obligé d’en tirer pour aller au secours. Je conclus de là qu’il stt fortbien & fort prudemment de rester dans son poste,car s’il l’eût perdu les conditions dela paix eussent été bien moins supportables aux Carthaginois qu’elles ne le surent. Quoi-qu’íl en soit de cette conduite de Barcas, i -1 n’y a personne du métier qui ne convien-ne, qu’elle se peut plus pleinement justifier que celle de deux Amiraux de nos jours.Le fait est très-propre à mes remarques, rapportons - le à quelques circonstances prèsque nous écarterons, pour imiter le Jésuite Hôte, beaucoup plus politique que moi,lorsque certains faits peuvent incommoder certaines gens, qui n’aiment pas.qu’ori leurmette devant les yeux ce qu’ils s’îmaginent que tout le monde ignore.
Le combat de la Hogue a fait trop dc bruit dans le monde pour être ignoré, c’estune époque très-remarquable : l’on peut dire que nous fumes malheureux, mais nonpas vaincus, de l’avcu même dc nos ennemis. Le Roi supporta plus constamment laperte de quatorze vaisseaux,qui faisoient ce qu’il y avoir de plus redoutable dans no-tre marine, que ne fit Auguste celle de les légions les plus favorites. Nous ne feronsque glisser fur ce combat, notre dessein étant d’en rapporter seulement les circonstan-ces les plus capitales, & de les accompagner de quelques remarques, qui ne serontpeut-être pas inutiles.
Jamais la France n’arma si p instamment que cette campagne, & ne se servit moins deses forces. Le projet étoit une descente en Angleterre; nous avions vingt mille hommesfur la côte tout prêts à s’embarqucr, & le Roi Jacques à la tête,que la mauvaise for-tune n’abnndonna jamais. Le Comte de Tourville étoit à Brest, un des premiers hom-mes de mer & des plus déterminés que la France ait eu. II n’actendoit pour se met-tre en mer, sinon que l’eseadre du Comte d’Etrées, qui venoit de Toulon à Brest,fût arrivée; elle arriva en effet fort peu après le départ du Vice-Amiral, elle eût dûne point relâcher, elle relâcha pourtant, & la raison m’en est inconnue.
Lavis de Tourville étoit de ne pas démarrer que l’efcadre de la Méditerranée ne l’cûtjoint. II n’avoitque quarante-quatre vaisicaux de ligne contre quatre-vingt-huit de mê-me force de la flotte combinée des Anglois & des Hollandois, qu’il étoit dangereuxd’attaquer avec des forces íi médiocres; mais comme cet Amiral avoir des ordres précisde la Cour de mettre à la voile fans délai ni excuse, il fallut qu’il s’y soumit. On nesait que penser d’une conduite si impatiente. On prétend que nous avions une intelli-gence toute formée dans la flotte Angìoiíe, dont la plus grande partie devoir se tournerde notre côté. Je scrois presque tenté de le croire, par les ordres donnés au Maréchal ;car comment se peut-il que quarante-quatre vaisseaux aient ordre d’en. attaquer quatre-vingt-huit, si l’on n’eût compté fur quelque complot? S’il y en avoir un,il étoit doncdouble. Quoiqu’il en soit, M. dc Tourville trouva les ennemis dans la Manche, quiTome I. D d