i66 HISTOIRE DE POLYBE,
cultés qui s'ofíroicnt dans son paíía^e, que les obstacles que les ennemis pouvoientopposer en le campane lur le bord & au débouché du marais.
Le Carthaginois ne s’étonne point au milieu de ces embarras & de ces obstacles,mais que n’entreprend-on pas quand on est animé par l'espérance de la victoire :par une marche toute parsemée d’épines & de précipices, où les plus habiles necomprennent rien, & qu’ils n’admirenc que lorsque l'événement justitìe la conduitedu Général? On risque volontiers 1a perte d’un œil, lorsque sentreprise nous méneau grand & au merveilleux de la guerre. Ce grand homme fit voir par celle dusien, qu’il en avoit aísez de celui qui lui restoit pour vaincre un aveugle. On n’ajamais ouï parler d’un borgne plus fameux dans l'antiquité, les Modernes n'en ontpeut-être jamais eu aucun qui lui soit comparable.
11 n’y a pourtant guéres plus de deux ficelés qu’il en parut un cn Bohême, quin’a pas moins gagné de batailles que le Carthaginois, & qui ne tarda pas de deveniraveugle par un coup malheureux qui lui fit perdre l’autre œil qui lui restoit. On en-tend bien que je veux parler du fameux Zifca.
11 ne s’est guéres vû deux caractères qui aient un rapport si parfait entre eux à biendes égards, & deux génies fi semblables : tous les deux fins, ruses, coftverts, pro-fonds', courageux, auíîì habiles à profiter des occasions qu’à les faire naître, adroitsh tendre des pièges, & encore plus à s’en dégager lorlqu’ils y étoient tombés, & hfaire réfléchir fur leurs ennemis les traits qu’ils leur décochoient : une imaginationvive & premte pour remédier aux accidens imprévus, où les autres échouent, habi-les à préparer les moiens capables d’amenc-r les événomens les moins prévus; jamaisplus g'ands, plus fermes & plus assurés que dans les affaires où la victoire paroît in-certain. & chancellante, fçavans dans l’art de vaincre; mais non pas lans quelquereproche h l'égard de leurs avantages, qu’ils euflènt dû pouffer plus loin.
L’un traverse l’Italic d’un bout à l’autre, paflc- fur le ventre de tout ce qui ose luirésiste., fans songer que le nom de victorieux n’est qu’un vain titre, si l’on n’estmaî-tre -des places. L’autre courut toute la Bohême avec les mêmes défauts. Les arméesimpériales éprouvent le même fort que celles des Romains, elles font totalement dé-faites. Celles du Pape, en titre de Croisade, & commandées par des Cardinauxosent fe mettre de front devant ce redoutable ennemi, & l’on vit fans étonnementces nouveaux Héros s'enfuir & disparaître fans combat: ce qu’onn’aura pas de peineà croire.
Voilà pourtant deux grands hommes, & tous les deux avec les mêmes vertus &les mêmes défauts. Annibal joue un plus grand rôle , parcc- qu’il trouve plus de cou-rage dans les armées qu’il attaque; & vers le milieu de la guerre il trouve des Chefsdignes de lui, ce que l’autre ne trouva jamais. II fut toujours victorieux de les enne-mis. Le Carthaginois toujours heureux en Italie, quoique toujouts foible, l'aban-donne , chaste par un homme supérieur, fans avoir rien perdu de fa gloire & de faréputation. II la perd en Afrique, il y est vaincu, & son armée terrassée, fans pou-voir s’en relever. II trouve dans les plaines de Zama ce qu’il rfavoit pû trouver danscelles de Lltalie:jc ne dis pas un Capitaine plus heureux; mais un ennemi plus habi-le, plus profond & plus éclairé, qui le bat, non par le nombre de fes troupes, caril étoit plus foible de la moitié, moins encore par la valeur, puifqu’elle étoit égale;mais uniquement dans l’art de fe ranger & de faire combattre une armée. Le Chefdes Hufiites ne trouva jamais un homme capable de lui tenir tête, & de le réduire ausort d’Annibal, qui trouva cet homme dans Scipion. Après avoir perdu un œil dansun combat, il ne fut pas longtems fans perdre l’autre. II ne lassa pas que de rem-porter plusieurs grandes victoires dans cet état.