L'I V R E III. CHAP. XXIII. 30*
froit avec la dernière impatience que l’on différât. Car f hom me u-ne fois déterminé à braver les plus grands périls pour parvenir à cequ’il souhaite, ne souffre rien avec plus de chagrin que le délai dePexécution.
Quand le bruit se répandit dans Rome que les deux armées étoienten presence, & que chaque jour il íe f aisoi t des escarmouches, Pin-quictude & la crainte saisirent tous les esprits. Les défaites passées fai-loient trembler fur l’avenir, & Ton próvenoit par imagination tous leSmalheurs où Ton seroit exposé íi son étoit vaincu. Un n’y entenditplus parler que des oracles prononcés fur Rome. Tous les Temples,toutes les maisons particulières étoient pleines d’apparitions extraordi-naires & de prodiges, pour lesquels on faifoit des prières & des sacri-fices aux Dieux. Car dans les calamités publiques les Romains appor-tent un foin extrême à calmer la colère des Dieux (V) & des hommes,
(a) Les Romains apportent un foin extrême h ap-paifer la colère des Dieux & des hommes. ] J’aiditquelque part que les Anciens avoient leur TeDeiim comme les Modernes,pour remercier lesDieux de leurs victoires. 11s faisoient plus , car ils■ordonnoient dts fêtes & des processions, où ilsportoienc toutes les statues de leurs Dieux avecbe.aucoup de dévotion, & même de dépense. Lesmarques de leurreconnoissimce étoient plus oumoins grandes & moins pompeuses selon la gran-deur & l'importance des victoires de leurs Géné-raux , & ces fêtes ne siniísoienc pas en un jour :elles duroient quelquefois des semaines entières.César , par ses victoires dans les Gaules, faillitiruiner les. Romains en fêtes & en remerciemens àleurs Dieux: de forte que de son tems le Sénatn'eutguéres d’atitre occupation que celle J’ordon-ner des jeux & des fêtes à Rome & dans tout l’Em-pire Ce grand Capitaine en gagna de telles, quequinze jours d’.astions de grâces prirent à peinesuffire. 11 nous rassure lui-même dans ses Com-mentaires.-Il n’en fut pas ainsi dans la secondaPunique. Les Romains réordonnèrent des joursde vœux & de prières que pour détourner la colè-re de- Dieux qui pendoit fur leur tête ,& se lesrendre favorables dans les grandes crises des affai-res; ct pendant qu’on s’en plaignait à Rome, onles remercioit & l’on se réjouissoit à Carthage.Les Dieux ne perdoient jamais rien de leurs re-venus dans les bons événemens comme dans lesplus sinistres : les vaincus augmentoient le nom-bre de leurs victimes, choisissoient les plus gras-ses pour les appaiser & les tournpr dc leur côté, &les Autels des victorieux ne fumoient pas moinspar reconnoisiance. Rome -ne fut jamais plus dé-vote que du tems d’Annibal : l'adversité feule a cepouvoir-là, ct la prospérité des affaires fait uneffet tout contraire dans le cœur dc; hommes.C’étoit la coutume de-s Romains, dit mon Au-
teur, de ne rien épargner pour fl échir les Dieux;dans leur colère, & ne trouvoient pas, commeAjax.quece fût 1111 e chose honteuse de vaincreou de se tirer d’embarras par l’assiltance divine.C’est ainfi , disoit 1 ’Empereur Aurélien au Sénat,comme je l'aí rapporté ailleurs, que nos ancêtresont commencé & terminé plusieurs guerres fâ-cheuses , & reconnu que jamais leur secours nefit honte aux nations belliqueuses & bien commandées. Jamais les Romains n'en eurent unplus grand besoin. Leurs soldats étoient bon;.Ils le sçavoient bien : mais cela ne suffisoit pas.il falloir de bons Généraux. Car un bon & unmauvais, lorsque le commandement est panagé, & que chacun fait à sa tête lorsqu’il est enjour, c’est tout comme rien. Quand le tourd’íF.mílius vint pour commander, ce Généralremporta un grand avantage fur Annibal. Maisle lendemain son Collègue perdit tout par sonignorance & sa lâcheté On avoir raison à Romede s’alarmer lorlqu’on y apprit que les arméesétoient en présence, & qne les Consuls étoientmal d’accord : la dévotion du peuple redoubla , lesTemples ne desemplissoient pas à la veille d’un sigrand événement. Tout étoit en prières, envœux & en sacrifices: mauvais tems pour les beufs& pour les moutons ,& abondance de biens pourles Prêtres & les Sacrificateurs.
Ce que les Païens fa isolent dans la prospérité deleurs affaires, comme dans leurs plus grandes in-fortunes , c’est-à-dire après les plus grandes victoi-res ou dans leurs défaites les pluscomplcttes , lesModernes le font aussi, & ne leur cèdent pas enactes de dévotion. Cela se remarque dans toutesles religions áu monde entier. I.es Prêtres duPaganisme, dont le nombre n’étoit pas moinsgrand encetems-lá qu’il l’est aujourd’hui dans leRoiauma de Siam,dans la Chine & dans le Ja-pon , ne saisoient jamaiî une plus grande récolté