.34. HISTOIRE D E P O L Y B E,
ve, ils ménagent un nombre d’incidens & de merveilles dont ils se servent pour lesgrands besoins; mais loríqu’on va à la source, qu on consulte les Auteurs contempo-rains, exemts de passion, on est tout étonné de tic voir rien de tout ce qu'ii leur plaîtde nous débiter: comme si en ménageant shonneur d’autrui, l’ilistorien ne proíL-tuoit pas le sien propre.
Plutarque, après Tite-Live,sait élever un vent furieux en faveur des Carthaginois.II dit (r/) qu’Annibal „ trouva le moien de faire que l'on armée tournât le dos à un„ vent impétueux & brûlant, qui lbuflloit alors, & qui élevant de cette campagne„ raie & sablonneuse une poussière embrasée, semportoit par dessus les bataillons des„ Carthaginois dans les yeux des Romains: de maniéré que ne pouvant la soutenir, ils„ étoient obligés de tourner la tête & de rompre leurs rangs.
Des accidens de cette nature font trop considérables, & lé livrent trop au grand jourpour demeurer cachés aux Auteurs qui écrivoient dans le tems : le silence de Polybe,de quelle force n’est-il point contre ceux qui n’ont écrit que longtems après lui, &qui, comme Tite-Live, ne se font guéres conscience de donner des faits imaginaires pourdes réalités ? comme si les Romains ne. pouvoient être défaits que dans les cas où la pru-dence & les lumières humaines ne sçauroient pénétrer.
Je leur paíìcrois volontiers le vent & l’avanture des Numides, s’ils me donnoientquelque garant. On lçait que Plutarque, Frontin, & un nombre d’autres, ont toutemprunté de Tite-Live. L’autorité de ces gens-là n’est d’aucun poids contre un Auteurauíîì grave que le mien.
Ce passage a une telle odeur-de roman, que rien plus. Le seul garant estTite-Live. Celui des Numides n'est pas moins imaginé. Notre Auteur n’en ditpas ún mot. On n’a pas accoutumé de laisser des transfuges fur leur bonne foi,particulièrement lorfqu’ils font en grand nombre, & c’est rendre ridicules les Gé-néraux de ne s’en ctre pas défiés. Ajoute?, qu’ils avoient leur camp à deux pasde là.
Si l'on observe bien la misérable conduite de Varro, on sera bien-tôt convaincuqu’ii ne falloir pas emploier tant de machines pour faire battre les Romains. Tousces Auteurs cherchoient bien moins à dire la vérité, qu’à flétrir la gloire & la répu-tation d’Annibal, par un stratagème qui renferme une perfidie peu digne d’un cœurmagnanime, & d’un Guerrier tel que ce grand homme. II y a pourtant un grand nom-bre d’éxemplcs anciens & modernes, qui semblent justifier ces sortes dévoies, contrelesquelles personne ne s’est récrié , & si pourtant je les tiens peu honnêtes, & contrai-res aux loix de la guerre; car il s'agit dans celui des Numides, que je regarde com-me une chimère , de la foi donnée & violée par l’ordre de leur Général. Frontindans ses Stratagèmes nous en fournit un tout semblable, il l’attribue aux Japigiens,contre le Proconsul Licinius. Voici le fait, si je ne l’ai pas rapporté quelque part. LesJapigiens firent semblant de venir se rendre avec tout ce qu’ils avoient; Licinius lesen-voia à l’arriéregarde, & lorsque le combat fut engagé ils se tournèrent contre lui.
On ne disculpe pas une trahison par l’éxemple de plusieurs autres toutes semblables,cela n'ôte rien de la noirceur, & de l’insamied’un tel artifice, ni de la simplicité duProconsul qui s’y est laissé surprendre : Tite-Live pourroit bien avoir changé les Ja-pigiens en Numides, pour augmenter le merveilleux de l’événement de Cannes. Ontransplante ainsi certains faits, certaines acìions bonnes ou mauvaises à ceux que l’onveut louer ou blâmer, ou lorfqu’on veut diminuer la gloire du vainqueur pour cou-vrir la honte du vaincu.
(<r) Plut. Fie de Fabìui.