LIVRE XV. C II A P. V. 22Z
On ne doit donc pas dans une Histoire s’étendre fur des gens de cet-te espèce, comme on feroitpour un Agathocies, pour un Denis, cesdeux Tyrans de Sicile, «Sc pour quelques autres qui fe font rendus cé-lébrés par leurs grands exploits. Quoique Denis tirât son origine de lalie du peuple, «Sc qu’Agathocles, potier par état, ait quitté jeune laroue, l’argile «Sc la fumée, comme parle agréablement Timée, pourvenir à Syracuse, tous deux, chacun en son tems, parvinrent à la di-gnité de Tyrans de cette ville, qui en grandeur «Sc en richesses n’avoitpas alors son égale. Devenus ensuite Rois de toute la Sicile, ils con-quirent encore quelques parties de l’italie. Agathocies poussa plus loiníes conquêtes, il entra dans P Afrique, & mourut enfin comblé d’hon-neurs «Sc de prospérités. Scipion avoit une si haute idée de ces deuxTyrans, qu’interrogé quels hommes il croioit s’étre le plus distinguéspar la science du gouvernement «Sc par une hardiesse prudente «Sc judi-cieuse, il répondit que c’étoit les deux Siciliens, Agathocies «Sc Denis.C’eít fur des personnages de ce mérite qu’il faut arrêter ses lecteurs, leurfaire envisager les vieilli tildes de la fortune, «Scies porter à faire fur ces évé-nemens des réflexions salutaires. Mais pour cet autre Agathocies, dontnous parlions plus haut, ceseroit lui faire trop d’honneur. C’est la raison,pourquoi je me suis étudié à raconter simplement la maniéré - tragiquedont il avoit fini fa cariére. Une autre raison a été, que Tunique avantageque Ton puisse procurer par le récit des événemens terribles, c’est d’en don-ner la connoissance. Une description trop longue, un tableau trop étudiéde ces tristes objets, non seulement est inutile, mais fait encore quelquepeine aux spectateurs. Quand on veut instruire ou parles yeux ou par lesoreilles, deux choses sont à considérer, le plaisir «Sc futilité, «Sc ces deuxchoses doivent être surtout le but de THistorien. Or un détail trop étendude ces sortes de faits n’estni agréable ni utile. II n’est point utile, car il n’ya personne qui voulût imiter ce qui arrive contre la raison. 11 n’est pas nonplus 'agréable, car quel plaisir ya-t-il à voir des choses qui répugnent à lanature & aux notions ordinaires? On a d’abord quelque envie de les voirou de les entendre pour s’assiìrer qu’elles sont possibles. Maison s’en tientlà ; & Ton n’aime point à s’y arrêter longtems. Que ce que Ton racontesoit donc propre ou à produire quelque utilité, ou à faire quelque plaisir.Toute description exagérée «Sc qui s’écarte de ce but, peut avoir lieu dansune tragédie, mais elle ne convient point du tout à THistoire. Je ne par-,donne ces exagérations qu’à des Historiens qui n’ont jamais étudié la natu-re, & qui ne sçachant rien de ce qui s’est passé dans le reste de l’univers,s’imaginent que les événemens dont ils sont témoins ou qui leur ont été ra-contés , surpassent tout ce qui est arrivé de plus extraordinaire & de plusadmirable dans les siécles passés. C’est pour cela que fans y penser ils dé-crivent avec beaucoup d’emphafe des faits qui ont déja été décrits pard’autres, «Sc qui n’apportent à leurs lecteurs ni utilité ni plaisir.
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