ir DISCOURS
On a vu, depuis, que les mots ne nous servoient pas seulement, comme on lecroyoit, a nous communiquer nos pensées, mais qu’ils nous étoient nécessaires pourpenser ; on en a conclu qu’il ne falloit pas s’occuper seulement des usages très-diversqu’on en faisoit, mais de l’usage constant qu’on en devoit faire : on en a conclu qu’ilne falloit pas consulter le beau langage du beau monde , comme une autorité quidécide ou tranche tout ; parce que le beau monde pense et parle souvent très-mal;parce qu’il laisse périr les étymologies et les analogies ; parce qu’il ferme les yeux auxsillons de lumière que tracent les mots dans leur passage du sens propre au sensfiguré ; parce qu’enfin la différence est extrême entre le beau langage formé des fan-taisies du beau monde, qui sont très-bizarres, et le bon langage, composé des vraisrapports des mots et des idées, qui ne sont jamais arbitraires : on en a conclu encoreque la vraie Langue d’un peuple éclairé n’existe réellement que dans la bouche etdans les écrits de ce petit nombre de personnes qui pensent et parlent avec justesse;qui attachent constamment les mêmes idées aux mêmes mots ; qui, guidés par unsentiment exquis, plus que par une érudition pénible, éclairent tous leurs discoursde toute la lumière des étymologies , des analogies, et de ces figures du langage,de ces tropes , qui font sortir avec éclat tous les traits et tous les contours de lapensée.
En puisant dans ces sources, les Auteurs d’un Dictionnaire ne sont pas seulementutiles a ceux qui n’ont d’autre prétention cpie de parler et d’écrire purement et cor-rectement une Langue ; ils le sont à la Langue elle-même ; ils le sont au bon sens et àla raison de" tout un peuple.
Ces deux assertions pourront surprendre, la dernière surtout. Elles sont pourtantd’une vérité assez simple, pour être rendues facilement évidentes, et en peu de mots.
Une Langue, comme l’esprit du Peuple qui la parle, est dans une mobilité conti-nuelle : dans ce mouvement, qui ne peut jamais s’arrêter, elle perd des mots, elle enacquiert. Quelquefois ses pertes l’enrichissent, et ses acquisitions la défigurent : quel-quefois scs pertes sont réellement des pertes, et ce qu’elle acquiert n’est pas unerichesse : quelquefois elle se perfectionne également par les mots qu’elle adopte, etpar les mots qu’elle rejette. Dans le premier cas, le bien et le mal se compensent; dansle second, il n’y a que du mal; dans le troisième, il n’y a que du bien. C’est cettetroisième direction qu’il faut donner aux changemens d’une Langue , pour que tousses changemens soient ou des progrès, ou des perfectionnemens ; et cette directionconstante, elle ne peut la recevoir que d’un Dictionnaire, fait suivant les vues et dansle plan dont nous avons parlé.
Un tel Dictionnaire, en effet, en même temps qu’il devient un depot de tous lesmots de la Langue, en fait la revue. En déterminant les acceptions que l’usage le plusgénéral leur a données, il prononce ou il indique le jugement qu’il faut porter cle cetusage : il apprend a distinguer les cas où l’usage a eu raison, et les cas où il a eu tort.De tant de cas particuliers , où l’on voit la marche de l’usage, on ne tarde pas à