PRÉLIMINAIRE. vij
fixer dans un Dictionnaire. Ils s’en mêloient peu; et c’est ce qu’ils faisoient de mieuxpour cet ouvrage.
Tout le travail du Dictionnaire étoit donc presqu’entièrement abandonne à cesAmateurs de Lettres qui n’ecrivoient rien, et qui prononçoient sur tous les écrits;qui, tout fiers d’être Académiciens, ne manquoient pas une séance et une discussion,se faisoient tour à tour entre eux Directeurs et Secrétaires de l’Académie, et croyoientdiriger et faire la Langue comme ils faisoient et dirigeoient le Dictionnaire.
On voit qu’à cette époque, le Dictionnaire de l’Académie Françoise nepouvoit pasêtre très-bon ; il ne pouvoit pas non plus être très-mauvais : il fut médiocre ; et c’estce qu’il pouvoit être.
Pour le faire paroitre plus mauvais, on en publia d’autres ; et il en parut meilleur.
A sa naissance même et malgré toutes ses imperfections , le Dictionnaire de l’Aca-démie Françoise fut une autorité dans la Nation et dans la Langue ,.parce que l’Aca-démie elle-même en étoit une. La critique du Cid, si supérieure à toutes les critiquesqui paroissoient dans le même temps, prouve que cette autorité n’étoit pas tout-à-faitusurpée.
Cependant, au milieu des progrès de la Poésie, de l’Eloquence et de tous les Beaux-Arts, l’esprit philosophique naissoit ; il entroit à l’Académie Françoise caché, tantôtsous le nom d’un Orateur ou d’un Poète, tantôt sous celui d’un Grammairien et d’unhomme de goût : c’est cet esprit qui, seul, peut faire un bon Dictionnaire : ilaime l’étude des mots, parce qu’il ne peut se passer delà justesse des idées; et lavariété, l’importance, la richesse des points de vue, sous lesquels il envisage celteétude qui, aux esprits frivoles, paroît puérile et sèche, la fait embrasser et cultiveravec une sorte de passion par tous les esprits pénétrais, étendus, solides. Les Acadé-miciens , qui n’avoient vu d’abord qu’un devoir pénible dans le travail du Diction-naire , y cherchèrent bientôt, pour leur esprit et pour leur goût, des plaisirs et dessecours : les séances et les discussions se prolongèrent.
Chaque nouvelle Edition du Dictionnaire corrigea donc ce qu’il avoit d’imparfait,et ajouta à ce qu’il avoit de bon : la dernière fut celle de 1762.
A cette époque, déjà depuis vingt ans à peu près, l’Académie Françoise étoit com-posée très-différemment qu’à sa naissance et dans les jours qui la suivirent. Pascal,Bossuet, Racine, Boileau , n’avoient pas été surpasses, ni peut-être égalés ; mais ilsn’étoient que des Maîtres, et ils avoient formé des Ecoles ; les génies créateurs, lestalens sublimes, n’étoient pas plus nombreux ; le nombre étoit beaucoup plus granddes Écrivains qui se partageoient avec éclat tous les genres de Littérature, et desesprits qui cultivoient avec succès tous les genres de connoissances.
L’esprit humain, qui avoit pu s’observer dans les Arts et dans les Sciences crééspar lui, avoit appris à s’étudier en lui-même et dans ses chefs-d’ceuvres. De cetteétude, étoit né cet esprit qu’on a appelé l’esprit philosophique. C’étoit dans l’obser-vation des Langues, surtout, que cet esprit philosophique avoit pris sa naissance