V!II
ART INDUSTRIEL.
vurc. Dans le monde lettré, ferai-je tort à quel-qu’un en comptant aussi cinq hommes de génie,cent écrivains de talent, cinq mille huit centquatre vingt-quinze ouvriers de littérature,n’écrivant ni mieux ni plus mal que ceux quine se font pas imprimer, écrivant pour vivre?
Des esprits moroses s’effrayent de cette ex-tension et de ces chiffres; ce qui m’effrayeraitplutôt serait l’impossibilité de les centupler,car je ne connais pas pour les arts et les lettresde plus noble stimulant, de plus nerveux en-couragement qu’un public délicat, éclairé dansson enthousiasme, compétent dans scs juge-ments. Pour l’industrie, l’avenir du progrèssera atteint quand des artistes supérieurs seferont industriels, quand des industriels intel-ligents seront artistes : une fusion intime del’inspiration et de l’application, une associa-tion étroite entre l’imagination de celui quiinvente et la main de celui qui exécute ; asso-ciation qui seule peut calmer la fougue del’esprit, seule ennoblir et relever le travail del’outil ; association qui surtout maintient dansune juste proportion la part que l’industriedoit faire à l'art, la part que Part doit faire àl’industrie pour que le meuble reste un meu-ble, en devenant un chef-d’œuvre.
3° musées d’art industriel.
La constitution de musées d’objets remar-quables par leur élégance est un des plus puis-sants moyens d’analyser le goût d’une nation.C’est ce qu’ont bien compris les Anglais , quiont dépensé des sommes considérables pourcréer rapidement d’utiles collections de cettenature.
Nous ne saurions mieux faire pour bienfaire apprécier ce qu’elles doivent être que dereproduire le remarquable rapport fait parM. iNatalis Rondot à la Chambre de commercede Lyon , au sujet d’un musée de cette espèce,dont la fondation a été votée par les fabricantslyonnais , juges si éminemment compétents eten même temps si bien placés pour être à l’abride toute illusion trompeuse, pour connaîtrel’utilité pratique de leur création.
L’utilité d’un Musée d’art et d’industrie àLyon n’est pas contestable, car ce Musée de-viendra une école nouvelle; il ne sera pasisolé, il sera à Lyon le complément des insti-tutions qui servent à former le goût et à déve-lopper les dispositions artistes de la population,ün avait appris autrefois à connaître l’impor-tance de l’enseignement du dessin et de l’étudede l’art pour la Fabrique, et cela explique lerapide succès de l’école de dessin que le sculp-teur Coysevox et le peintre Thomas Blanchet fondèrent à Lyon en 1677, et à laquelle la Cham-bre de commerce, créée vingt-cinq ans après,ne cessa de s’intéresser. On est encore de nos
jours dans ces sentiments, et plus de trois milleenfants et jeunes gens suivent à Lyon , avec ungrand zèle, les cours de dessin.
Si Ton est unanime pour vouloir la créationd’un Musée, on n’est pas d’accord sur le carac-tère qu’il convient de lui donner.
Il faut bien reconnaître que Ton n’a pas gé-néralement une idée nette de ce qu’un pareilMusée doit être, et, pour exprimer en peu demots les diverses opinions qui se sont produites,nous dirons que les uns proposent comme mo-dèle le Musée du Louvre, et les autres le MuséedeC/itm/; que ceux-ci veulent voir former unCon-servatoire des arts et métiers, et ceux-là un richeCabinet de Dessins d'ornement.
Dans la question présente, aucune de ces vuesne paraît juste. 11 faut se garder d’être exclusif,et ne pas craindre de rapprocher les chefs-d’œuvre de l’art de ces ouvrages de l’indus-trie, de tout pays comme de toute époque, oùTon voit l’empreinte de l’art, du génie et duprogrès.
On trouve d’ailleurs sur ce point de profita-bles leçons dans l’histoire du passé. Les œu-vres des artistes et des hommes des métiers,aux temps de la renaissance et du grand roi,sont devenues nos modèles; cherchons quelsont été les leurs. A quelles sources ont-ils puiséleur inspiration élevée, originale et féconde? Aquels exemples ont-ils dû ces styles d’un sigrand caractère, qui montrent la pureté rele-vée par la hardiesse, et l'incorrection mêmetoujours alliée à quelque beauté? En ce temps-là, chaque abbaye, chaque église avait son tré-sor; les rois, les seigneurs et les marchandsopulents possédaient d’inestimables richesses.Tout ce qui avait du prix par l’art ou l’origine,le travail ou la matière, prenait place dans cestrésors, que Ton connaît par des inventaires au-thentiques et dont nos musées ne donnentqu’une faible idée. C’était alors que les cathé-drales, remplies de reliquaires et de statues,formaient elles-mêmes, avec leurs bas-reliefs,leurs fresques et leurs vitraux, d’admirablesmusées. Toutes ces choses facilement accessi-bles ont agi d’autant plus vivement sur le goûtet l’intelligence des gens de métier, qu’ils s’é-taient mieux préparés à la dure école de l’ap-prentissage et par l’étude réfléchie de l’art an-tique; elles auraient de nos jours, dans lesmêmes circonstances, le même effet, et laFabrique de Lyon , qui a de fortes écoles, doitavoir aussi son Trésor.
Dans cet esprit, le Musée projeté ne serait niun musée d’art ni un musée d’industrie; ilréunirait l’un et l'autre, et aurait un caractèrebien tranché, un cachet tout à fait local; ilcompléterait les musées de peinture, de sculp-ture et d’antiquités du Palais des arts, sans faireen aucun cas double emploi avec eux. Ce Musée