5o 6 HISTOIRE DE FRANCE. Liv. XXIII.
Section XIV. n’avoit pas lieu d’efpérer. Envain l’industrie des hommes & la vaí-XVIIL ne politique des Rois entreprendroient - elles de produire de pareils effets ;ce quís’est âans la conjoncture des affaires, ils étoient véritablement si extraordinai-paffé en J res, que quiconque auroit prétendu les prédire quelques mois auparavantfamée auroit passé pour un visionnaire. Les succès inespérés de Philippe éton-
I7ll ‘ nerent les Alliés, & leur firent sentir, que l’entreprise de détrôner ce
Prince étoit plus difficile & de plus longue haleine, qu’ils ne se l’étoientimaginé. La guerre qui duroit depuis plusieurs années devenoit si onéreu-se , qu’il n’y avoit que la rapidité des conquêtes qui soutint le courage dupeuple. Le dernier échec fit que les Anglois jetterent les yeux fur leurpropre situation. La nation, l’ennemi le plus puissant & le plus redoutablede Louis XIV, étoit divisée alors par les Partis, qui furent plus utiles à laFrance que toutes ses Armées & ses Généraux. Les Wighs & les Torys,qui depuis quelques années avoient concouru à la gloire du Royaume, sedéterminèrent tout d’un coup à ravir à la nation le fruit de ses belles victoi-res. Sous le régné de la Reine Anne les Whigs étoient absolument maî-tres des affaires. Marlborough gouvernoit l’Etat, & fa femme gouvernoitla Reine ; il avoit en main les finances, & disposoit de tous les emplois.Le Comte de Godolphin, intimement lié avec Marlborough par l’intérêt& par l’alliance, étoit grand Trésorier, & n’étoit pas moins estimé dansle civil, que Marlborough pour la guerre. Ce dernier avoit plus de crédità la Haye que le grand Pensionnaire; il influoit beaucoup en Allemagne,aiant été fait Prince de l’Empire. Egalement heureux dans le cabinet &à la guerre, nul particulier n’eut jamais une puissance & une gloire si éten-dues. Environné de victoires, estimé du peuple & aiant de puissansamis, il étoit impossible aux Torys, qui commençoient à laisser entrevoirleur ambition, d’ébranler fa fortune & d’établir la leur qu’en lui fêlant per-dre la confiance de la Reine. L’avidité du Duc & la hauteur de la Duches-se furent destinés à produire cet effet ; jamais on n’auroit réussi si cet illus-tre Héros avoit modéré fa passion pour les richesses, & si l’ambitieufèDuchesse s’étoit contentée de tenir la Reine dans un honnête esclavage.La Reine l’avoit aimée avec une tendresse qui alloit jusqu a la soumission,& à l’abandonnement de toute volonté,aiant une complaisance servile pourSara Jennings, c’étoit le nom de la Duchesse. La Reine & elle étoientdans l’habitude de s’écrire tous les jours fous des noms empruntés, & cettefamiliarité, bien ménagée auroit toujours tenu la Reine dans les fers de laDuchesse. Quelques paires de gands d’une façon singulière, dit le spiri-tuel M. de Voltaire, qu’elie refusa à la Reine, une jatte d’eau quelle laissatomber en sa présence sur la robe de Me de Masham, qui commençoit Lentrer en faveur, changèrent la face de l’Europe. La Reine fut piquée,il y eut de la brouillerie ; ôi au lieu d’avoir de la complaisance, la Duches-se écrivit impérieusement, Rendez moi justice & ne me faites point deréponse («).
Le pouvoir que la Duchesse avoit sur l’esprit de la Reine , avoit servi àf élévation du Duc, & avoit été le principal appui du Parti Whig. Aussitôt
(a) Siecle de Louis XIV. T. I. Ch. aï.