DE NAPOLÉON. 1L5
et la France , et se regardent comme déportés dans un pays ingrat et plus dange-reux cent fois que l’ennemi. Ils disent que ce Caire si vanté n’existe pas, ou bienque ce sera, comme àDamanhour, une réunion de huttes; Bonaparte entendleurs plaintes, et cherche à les apaiser en plaçant toujours son bivouac dansles endroits les plus incommodes.
L’armée repart d’Omdinar pendant la nuit, arrive sur les deux heures aprèsmidi à une demi-lieue d’Embabeh, et voit le corps des Mamelucks se déployeren avant de ce village. En arrière de la gauche de l’ennemi s’élevaient lespyramides, ces immobiles témoins des plus grandes fortunes et des plus grandesadversités du monde. En arrière de la droite coulait majestueusement le vieuxNil, brillaient les trois cents minarets du Caire , et s’étendaient les plaines jadissi fertiles de l’antique et populeuse Memphis. Le costume magnifique, l’éclat desarmes, la beauté des chevaux de la cavalerie des bevs, contrastaient singulière-ment avec l’uniforme et l’armement sévère des bataillons français , dont le géné-ral se confond avec eux par la simplicité. C’est Léonidas luttant avec ses Spar-tiates contre la fastueuse armée des satrapes ; mais il n’y eutpas deïhcrmopyles.Les pyramides furent heureuses aux Français . « Soldats, s’écrie Bonaparte ,« songez que, du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent ! »
Mourad-bey appuie sa droite au Nil , vers lequel il a construit à la hâte uncamp retranché , garni de quarante pièces de canon , et défendu par unevingtaine de mille hommes , janissaires et spahis ; sa gauche, qui se prolongevers les pyramides, comprend dix mille Mamelucks , servis chacun par troisfellahs auxquels on avait donné des armes, et qu’on obligeait à se battre der-rière les retranchements. Quelques milliers de cavaliers arabes, qui n’étaientles auxiliaires des Mamelucks que pour piller et massacrer dans le cas d’unevictoire, remplissaient l’espace entre les Pyramides. Le collègue de Mourad-bey,Ibrahim, moins belliqueux et moins brave que lui, se tenait de l’autre côté duNil , avec mille cavaliers, ses femmes, ses esclaves et ses richesses, prêt à sortirdu Caire et à se réfugier en Syrie, si les Français étaient victorieux. Un nombreconsidérable de barques couvraient le Nil et portaient toutes les richesses desMameluks . Tel était l’ordre dans lequel les deux beys nous attendaient.
Bonaparte dispose son armée commeàChébrciss, mais de manière à présenterplus de feu aux ennemis. Ordre est donné surtout de ne pas se hâter de tirer,d’attendre froidement l’ennemi, et de ne faire feu qu’à bout portant. Il crai-gnait que ses impétueux soldats de l’armée d’Italie, habitués à marcher au pas decharge, eussent de la peine à se résigner à cette froide et impassible immobilitédes murailles. Desaix occupe notre droite, Vial notre gauche, Dugua le centre.La reconnaissance du camp ennemi nous apprend que son artillerie n’est pointsur affûts de campagne, et ne pourra sortir non plus que son infanterie, quin’oserait le faire sans canons. Aussi Bonaparte ordonne un mouvement de touteson armée sur sa droite, en passant hors de la portée des pièces du camp re-
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