DES CHINOIS. 95
Texistence de ces livres & la supposent, comme la copie sup-pose l’original, & la fausse monnoie , la véritable. L’Europe n’apas besoin de sortir de chez elle pour apprendre que les faitsles plus graves se métamorphosent horriblement d’une géné-ration à Tautre, dès que renseignement public est interrompu.Ses siécles d'ignorance le lui expliquent : la piété de la multitudeadopta des faits défigurés, confondit les temps & les lieux &c. Orlì, malgré renseignement de la foi qui soutenoit son ignorance& lui épargnent tant d’ecarts , l’Europe se méprit néanmoins figrossièrement dans une infinité de choses, dans quels précipicesne doivent pas être tombés nos pauvres Chinois, dans des tempsde trouble, de guerre , de révolution & d’esclavage ? vu sur-tout que la politique des Princes aimoit à les egarer & à brouil-ler dans leur esprit le souvenir des anciennes traditions, dont ilsne vouloient plus.
Dès le temps même de Confucius, la Religion, qui est lasource & Tabulent de la vérité, etoit aux prises avec des secteséblouissantes, qui substituèrent le merveilleux & l’extraordinaireà la simplicité de ses enseignemens, les jeux & les comédies àses jeûnes & à ses fêtes, des grimaces 8c la magie à fa modestie& à fa gravité. Après la mort de ce Sage, des esprits légers &frivoles flattèrent la corruption de leur siecle en ridiculisant laDoctrine des Anciens. Leur jargon renflé de mots vuidesde sens,fait pitié aujourd’hui dans le peu qui nous reste de leurs Ouvra-ges ; mais accrédité alors par la saveur des Princes , il sédui-soit tous ceux qui vouloient faire leur cour, 8c par eux, la mul-titude. Plus le peuple tenoit aux anciennes traditions fur lestemps d avant Yao , plus il etoit aisé de lui faire prendre lschange, & de le conduire en quelque sorte à Terreur par lechemin de la vérité. L’etat d’innocence du premier homme ,les félicités dont il jouissait fans travail, le fruit de vie, &c, favo-risaient les fables des Tao-sée sur le pays des Immortels, fur la