BLE DES BLANCS - MANTEAUX. 185
soixante et dix millions ! Nous allions oublier de vous dire qu'en 1852 ily eut pour 500,000 francs de couvertures de laine d’engagées!
Quel beau document pour celui (pii voudrait écrire une histoire desclasses malheureuses dans Paris !
Si, passant un jour devant cette porte toute grande ouverte de l’anciencouvent des Blancs-Manteaux, il vous prenait fantaisie d’y entrer, vousapercevriez alors, et se déroulant devant vous, une enfilade de coursencaissées de bâtiments sombres, élevés, et percés comme un crible denombreuses fenêtres à petits carreaux sales et ternes. Il y a là-dedans, jene sais quel silence qui effraie : — On croirait tous ces bâtiments inha-bités. Partout, autour de vous, des entrées obscures, des escaliers tor-tueux ; sur tous les murs, de longues colonnes d'affiches placardées lesnues sur les autres, mais qui toutes laissent voir par le liant ce mot im-pitoyable : vente. Et puis dans ces cours, sur tous les pavés, sous tous lesvestibules, ce sont des paquets, des couvertures, des ballots, des com-missionnaires qui passent silencieux comme des ombres. Là, tout hommequi entre paraît chétif et faible, le besoin, la misère ou la honte le défi-gurent, et l’amaigrissent. l)u reste, pour l’observateur, il y a harmoniecomplète dans l'ensemble. — Passants, habitants, édifice, tout est triste,sale et sombre. Ce tableau ne vous engage sans doute pas à pénétrer plusavant; sortons donc au plus vite. Nous voici dans la rue; aussi bien lespectacle change, l’observation a son côté plaisant et pittoresque. A cer-tains jours du mois ou de la semaine, toute une population de fripierssortie du Temple et des Piliers des Halles envahit la rue des Blancs-Man-teaux : —Ce sont les jours de vente. Ces jours-là, le Mont-de-Piété de-vient une véritable succursale île l’hôtel Bullion ; on y vend de tout :bijouterie ou friperie, marchandises neuves ou d’occasion, depuis l’hahitbrodé et l’épaulette à graines d’épinards jusqu’à la veste de droguet del’ouvrier et la robe de velours de la femme entretenue; depuis le tableau,chef-d’œuvre de l’artiste, jusqu’à la médaille d’or récompense du pauvresavant. Des juifs, des brocanteurs de toutes les nations vont et viennentsans cesse dans toute la longueur de la rue, s’interpellant, s’accostant,se faisant part des épaves qui leur sont survenues, se montrant les dia-mants, les montres et les bijoux qu’ils viennent d’acheter. Des marchandsd’habits défilent par escouades avec des montagnes de pantalons et d’habitssur leurs épaules. — La rue est devenue un passage forain, le vestibuleen plein vent d’un immense et intarissable bazar.
Indépendamment de cette physionomie périodique, la rue des Blancs-Manteaux a son cachet, son caractère à elle. Sombre, étroite et tortueuse,elle s’étend comme un serpent dont la tête reposerait rue Sainte-Avoye etla qiteue rue Vieille-du-Temple. Pour faire un peu de couleur locale, nouspourrions dire que presque toutes ses maisons existent encore telles qu’elles