Band 
Tome second.
Seite
186
JPEG-Download
 

180

HALLE Al] BLE

Voisin répandit ses teintes rougeâtres sur le somptueux édifice. Voussavez l'histoire terrible des empoisonnements de cette époque; tout lemonde mourait empoisonné, parce que tout le monde croyait à un poisoninvisible qui se glissait dans les familles, chez le pauvre et chez le riche,dans la maison du bourgeois, dans l’hôtel du grand seigneur et jusquedans le palais du monarque. Paris, qui était toute la France , était dansl’épouvante, et l’on ne parlait que des mystères de la chambre ardente.J’ai nommé l’empoisonneuse la Voisin : il n’est pas hors de propos devous nommer la Brinvilliers ; cellê-là était une grande dame, riche, élé-gante, spirituelle, qui passait sou temps le plus doux à empoisonner lesgens qu'elle aimait par une préférence bien naturelle, et puis les gensqu’elle n’aimait pas, ce qui était encore plus naturel et plus simple. Ma-dame de Brinvilliers inventa la poudre de succession; nous lui devonsaussi une des lettres les plus charmantes, les plus cruelles, les plus im-pitoyablement jolies de madame deSévigné; il faut voir de quelle façonl’adorable marquise nous parle de ces petites pincées de cendres.,., quiont été une femme !

Bientôt enfin, devenu succursale de l’hôtel de Nevers , il préluda parl’agiot des billets de la banque de Law à l’agiotage plus immoral encorequi s’y fait aujourd'hui sur les farines.

Ce fut le prince de Carignan qui offrit au chancelier, dont l’hôtel étaitsitué sur la place Vendôme et que le bruit des agioteurs incommodaitsans doute, de transférer l’agiot à l’hôtel de Soissons. Une ordonnancedéfendit, sous prétexte de poliee, aux porteurs de billets de conclureailleurs aucun marché. Le prince fit alors construire dans les jardins del’hôtel quelques centaines de petites baraques qui, louées à raison de500 livres chacune, lui firent un agréable revenu de 500,000 livres paran. Bien n’était plus curieux que l’aspect du jardin et de ses baraques àcertaines heures de la journée : il y avait foule ; les carrosses des grandsseigneurs encombraient toutes les avenues de l’hôtel ; les dames y allaienten chaises, et tandis que les maris jouaient à la hausse, les femmes s’a-baissaient parfois jusqu’à sourire à ces petits agents de change de créationtoute nouvelle, mais que l’on regardait déjà comme les dispensateurs dela fortune.

Le 4 avril 1741, la mort vint une fois encore frapper aux portes del’hôtel, et cette fois elle frappa si rudement que le vieil édifice en futébranlé. On le sait, il était du bel air en ce temps-là de mourir insol-vable. A peine Victor-Amédée de Savoie, prince de Carignan, dernierpropriétaire de l’hôtel Soissons , reposait-il dans le caveau de sa famille,que ses créanciers s’abattirent sur cette belle et riche proie; mais, oh !honte, l’hôlel Soissons , mis en vente, ne trouva pas d’acquéreur, et lescréanciers, impatients de la curée, mirent la main à leur œuvre de dé-