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HUE SANS NOM.
mit bientôt à mon aise; je ne m'en tins pas aux questions que (levaientcomporter le motif que j’avais donné à ma visite, et, dans une conversa-tion de près de deux heures , je pus remarquer la justesse d’esprit et lapureté de vues de Monsieur de Paris .
M. Sanson 11e se dissimulait pas l'horreur de la position dans laquellele sort l’avait placé: il la supportait non pas en homme qui en eût mé-prisé les conséquences, mais en sage qui sentait ce qu’il valait, qui com-prenait que nous pouvons toujours avec une volonté nous élever au-dessus de l’état que la naissance nous a fait, et. que les sentiments ducœur, les conseils de la raison nous classent dans le monde en dépit dela direction imprimée à nos mouvements.
Cette conscience, qui le relevait à ses propres yeux, ne lui faisait ja-mais oublier la distance que la société a mise entre elle et lui. Si l’onavait pu un instant la perdre de vue, M. Sanson eût pris soin lui-même devous la rappeler.
J’en eus bientôt une preuve : il avait souvent ouvert sa tabatière devantmoi sans me la présenter. Cette dérogation aux usages reçus parmi lespriseurs, à cette politesse qui 11'en est plus une depuis qu’elle est devenueune habitude, m'avait surpris sans que je pusse me l’expliquer. Tout-à-coup, sans but aucun, machinalement, au milieu d’une conversation quiôtait lame à mes pensées, je lui offre du tabac. 11 élève sa main en signede refus, avec une expression de physionomie qu’il est impossible derendre et qui me lit froid. Le malheureux!... un souvenir d’hier venaitde lui mettre du sang aux doigts!
M. Sanson aimait à causer, peut-être parce qu’il avait lu beaucoup etavec fruit. 11 possédait, en effet, une bibliothèque nombreuse et choisie,qui chez lui n’était pas une affaire de luxe. Ses livres étaient toute sasociété; par leur secours il pouvait, échappant à la gène et à l'humilia-tion, s'entretenir avec les hommes qui la composaient, leur demander desdistractions à ses horribles devoirs, des consolations contre les méprisdu monde j des arguments pour ceux qu’il aimait, du repos pour ses
jours, du sommeil pour ses nuits. Exclu de la société des vivants, il
en trouvait une dans la compagnie morte de nos grands hommes, etceux-là, il pouvait les regarder sans frémir : ils ne sont pas morts de samain!...
Parmi les ouvrages qui composaient la bibliothèque de l’exécuteur, ilen est deux que je 11e serais pas venu chercher là : les œuvres de M. deMaistre et le Dernier jour d'un Condamné.
L’examen des livres de M. Sanson me fournit un sujet de causerie queje fus bien aise d’avoir trouvé.
Dès que je l’eus mis sur le chapitre de la littérature, il s’abandonnaentièrement; la contrainte qu’il s’était imposée jusque-là disparut tout-