LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE.
•'.S
nouvelles, et maintenant la lectrice est seule au monde , car son entêté de père estmort en lui laissant sa bénédiction —et des dettes. Chaque jour la lectrice s’at-tend à voir revenir l’étranger, mais l’étranger ne revient pas. Il s’est marié deversles bords de l’Orénoque, avec la fille d’un riche planteur de la Guyane , qui luia apporlé*en dot cent cinquante nègres et mille arpents de rocou et de tabac.
11 n’est pas rare que la lectrice, à force de faire de l’élégie, à force de regretter etde se lamenter, parvienne a intéresser à son sort quelque général goutteux, quelquenoble reste de l’empire, pensionné et décoré, dont la vieillesse a besoin de soins etd’affection. Et voila notre héroïne mariée; la voilà, elle aussi, titrée, riche. Ilélas ! cedénoûment n’est pas tout à fait celui du roman qu’elle avait échafaudé. Le général estvieux, exigeant, malingre, un peu bourru, très-bourru; et il parle bien souvent del’empereur.- Et voila notre Indiana toute trouvée. Quelle différence c’eût été, si notrelectrice eût épousé le jeune et opulent Américain!
Heureusement il y a toujours quelque part un neveu, mauvaise tête et joli garçon,qui arrive à point nommé de sa garnison pour offrir des consolations à la femme deson oncle. Règle générale : les fils de famille et les neveux, sont un terrible voisinagepour les demoiselles de compagnie.
On pourrait renverser la proposition et dire avec plus de justesse encore, que : « lesdemoiselles de compagnie sont un voisinage des plus dangereux pour les neveux et lesfils de famille. »
Nous nous proposions de clore ici cette étude ; mais nous nous apercevons à tempsqu’une dernière variété manque a la présente monographie, variété importante etsans laquelle notre travail demeurerait incomplet. Descendons rapidement les éche-lons sociaux, et nous rencontrerons quelque part la demoiselle de compagnie associée,type exceptionnel, sorte de Bertrand femelle placé là comme le complément indis-pensable d’un luxe menteur : la demoiselle de compagnie, meuble de prix, meubled’emprunt, qui impose aux badauds comme les somptueuses devantures de nos mar-chands et leurs précieux comptoirs d’acajou. Toute maîtresse de tripot a sa demoiselledecompagnie qui l’aide à faire aux provinciaux les honneurs du lieu ; c’est l’éter-nelle association de Macaire et de son ami Bertrand retournée au féminin.
La demoiselle de compagnie qu’on vient de voir n’est pas exempte d’ambition. Ellerêve aussi, elle, un avenir brillant, des titres, un carrosse, une loge à l’Opéra! Elleattend chaque jour l’Américain souhaité. Mais, hélas ! moins heureuse que la lectricedont nous parlions tout à l’heure, en fait de colonel de l’ex-garde, notre associée n’asous la main que le baron de Wonnspirc ; elle aime mieux se faire veuve, et, avecdes protections, elle arrivera, n’en douions pas, à se créer un sort quelconque, uneposition sociale : quelque jour nous la verrons ouvreuse de loge, par exemple, ourevendeuse à la toilette, ou maîtresse de labié d’hôte, ou chercheuse de remplaçants;à moins que d’ici là la sixième chambre ne s’eu mêle, auquel cas la présente biogra-phie ne suffirait plus à nos lecteurs, et nous serions obligés de les renvoyer de la col-lection des Français à celle de la Gazette des Tribunaux '.
CORDELLIER. DeLANOUE.