Band 
Tome second.
Seite
160
JPEG-Download
 

LE MAITRE DE PENSION.

\ 60

bonhomie périodique. Enfin, quand toute la troupe est rangée en cercle, la pièced’argenlcrie est déposée sur le guéridon, et le plus habile des rhétoriciens dé-bile une pièce de vers latins a l’usage des bons maîtres. A mesure que se pro-longe la harangue vîrgiliennc, l'émolion du mentor redouble; sa poitrinese gontle ;il promène des yeux attendris sur les élèves et la vaisselle plate. « Mes amis, s’é-crie-t-il après que l’orateur a fait silence, mes chers amis, mon cœur est tropplein pour que je puisse répondre dignement a cette attention délicate, si peu atten-due et si peu méritée. Je regrette que vous ayez cru nécessaire de me témoignervotre affection par une aussi somptueuse offrande. Une fleur, une simple fleur m’eûtsuffi comme souvenir, si une fleur pouvait durer autant que mes sentiments pourvous. » Puis en forme de péroraison, il les invite à venir dîner avec lui sur le gazonchampêtre du bois de Boulogne .

11 ne faut pas croire pourtant que pour ce repas de corps M. Moisson ait recoursaux dispendieux services d’un restaurateur : ce serait payer trop cher le cadeau dumatin. Dès la veille, les gigots froids ont été préparés, la charcuterie a fourni sesnombreux saucissons, et quelques poulets étiques complètent le festin.

Bientôt on se met en route, chacun portant sa charge, qui les assiettes, qui laviande, qui le pain ; quant au vin, M. Moisson l’achète sur les lieux : hors barrière,c’est tout profit.

Il faut assurément avoir le cœur ouvert a toutes les joies faciles de l’enfance, pourtrouver quelque charme à un dîner sur l’herbe. Mal assis, mal servi, mal abreuvé, onpasse son temps à faire la guerre aux insectes, et h disputer sa ration aux coléoptères,t'.’cst vraiment par trop patriarcal. Mais pour les écoliers tout changement est nubonheur. Toujours condamnés au silence pendant leurs repas, ils se sentent libres envociférant, et se croient puissants a force de bruit. Les élèves de M. Moisson usentlargement de ces jouissances inaccoutumées, et s’enivrent de paroles.

Au dessert, M. Moisson leur adresse une nouvelle allocution ; après s’êtresur toutes les félicités du jour, il s’excuse modestement sur la simplicité du repas.<i Toutefois, ajoute-t-il, lorsque je contemple toutes ces figures heureuses qu’ani-ment les joies pures de celle fête de famille, il m’est permis de répéter avec Inpoêle :

« Forsan et liæc olim meminisse juvaDit. •

Depuis longtemps M. Moisson a recueilli le fruit de ses patientes déceptions. Pro-prietaire de plusieurs immeubles, il est devenu successivement électeur et éligible-11 se promet bien, quand il prendra sa retraite, de se faire nommer député, et dediriger les destins de la France , lorsqu’il sera trop vieux pour diriger sa pension. Alorsil se réserve de demander hautement la liberté de l’enseignement, la clôture despetits séminaires, et de faire entendre aux ministres son Quousque tandem, sur I ;1tyrannie de la rétribution universitaire.

Elias Reübiault.