Band 
Tome second.
Seite
346
JPEG-Download
 

I,A VIEILLE FILLE.

5 5 (I

Egarée par une imagination de feu, entraînée par son cœur, enveloppée dans lesréseaux d’une irrésistible séduction, poussée par les rigueurs du sort, stimulée pardes instincts de coquetterie, des besoins de locomotion, la vieille fille du dernier typedont l’esquisse puisse entrer dans notre cadre, et que nous appellerons demi-étaïre,sortie en grande partie de la province, est venue jeune a Paris . Rarement elle y ap-porta la première fleur de sa couronne de vierge; souvent elle n’v fut amenée quepour cacher sa première souillure, pleurer son premier abandon, trouver sa pre-mière consolation, saisir les moyens de rentrer dans sa ville natale, heureuse, triom-phante et puriliée par le mariage. Le premieracte du drame de sa vie d’amour finitfréquemment a dix-huit ans par un enlèvement, et son dénoûment a quarante-cinqpar une déclaration de principes, aussi peu charitables que rigides. Nature généra-lement malléable, elle prit vile les principales empreintes du monde parisien, ap-partenant à tous les rangs, réunissant tous les caractères , superstitieuse comme lavieille fdle du passé, intrépide comme celle du progrès, dévouée comme la senti-mentale, flottante comme la demi-coquette, savante comme la cofpiette.

Quelquefois, dès son sixième lustre, elle s’est jetée avec sincérité dans le mysti-cisme; souvent, a son neuvième, elle se montre encore véritable épicurienne.Toujours convive exacte au banquet offert a la jeunesse, a là beauté, par la na-ture et-le monde , jamais elle ne le quitte ayant d’avoir bien savouré tous les plai-sirs, toutes les extases de la passion. Néanmoins elle tient autant que possible àsauver les apparences, ses manières réservées sont, même dans certains cas, enta-chées de pruderie. Au besoin, elle se dit veuve ; le mari dut être alors quelque bravecapitaine tué a Constantine ; d’autres fois il n’a pas cessé de vivre, joueur incorri-gible, après avoir perdu la plus belle fortune, il s’est enfui on ne sait où : enEgy pte, aLahore. Le séducteur ou l’amant demeurent toujours cachés sous un nomd’onde ou de.cousin. Parfois l’éclat forcé et le nombre de ses amours, loin del’empêcher de sortir jamais de sa corporation, semblent lui avoir procuré les moyensde finir par un meilleur mariage, qui seul peut lui obtenir cette estime d’unmonde dont la morale ne se calque guère sur les principes de l’éternelle justice.

Maintenant un dernier regard sur la vieille fille accablée d’années, mourant, commeelle a dû vivre, dans le plus cruel isolement, descendant tout entière dans la tombe, oune laissant qu’un souvenir de honte. Quel spectacle! Ici plus de côté plaisant, plusd’ironie possible, plus de reproche permis, mais de tristes réflexions, qui font saignerle cœur et nous ramènent a dire en terminant cet article, que quelle qu’ait été sajeunesse, a quelque catégorie qu’elle appartienne, indulgence et pitié sont dues'a cellequi, avec tant et de si justes raisons, pourrait récriminer contre la société qui lacréa et n’a pas su faire une loi pour la protéger.

Marie d’Espiely.