POPULATIONS MARITIMES.
221
ciré, la sensible enfant ne trouve guère de détracteurs. Enfin, elle est d'âge a tra-vailler plus sérieusement, elle devient alors tout à fait servante dans une guin-guette du quai, ouvrière pour les marins, ou marchande a bord des navires.
Aussitôt qu’un bâtiment entre en rade, soit au sortir du port, soit au retour d’unelongue campagne, de nombreuses solliciteuses grimpent sur le pont; elles entourentle capitaine et le lieutenant en pied, font valoir leurs droits, présentent des certifi-cats, et réclament h grands cris la permission d’établir à bord un petit commerce. Ledébat se termine par le choix de deux ou trois d’entre elles, qui dès lors auront seulesle privilège de venir chaque matin pour s’en retourner il terre chaque soir. Tous lespetits ustensiles à l’usage des matelots forment le fond de leur magasin : des rubansde chapeau, du fil, des aiguilles, des couteaux, des étuis, des collets de chemise, dela paille fine, des pipes, des brosses, du savon ; elles vendent en outre du tabac etquelques comestibles : des cervelas, du beurre, du fromage et du pain. Mais ellesne se hasarderont jamais â introduire dans le bâtiment une goutte de vin ou d’eau-de-vie, quelque tentation qu’elles en aient : c’est une cause irrémissible d’exclusion.Elles s’établissent dans un coin, et filent ou tricotent en attendant les chalands; lesplus galants les entourent, leur débitent des compliments parfumés au goudron, etles luronnes ne sont jamais en retard a la riposte. Toutes les commissions de l’équi-page leur sont dévolues; au bout de peu de jours elles connaissent tout le monde etchoisissent bien vite des privilégiés. Quelque pauvre petit mousse est toujours biensûr d’en obtenir une pomme ou un hareng saur ; en échange, il leur offrira lin seaupour tabouret, leur ira chercher de l’eau, et même saura pour elles chauffer encachette un ragoût commandé par les anciens, ou un fer à repasser. Si ce petit moussedescend à terre un dimanche suivant, la maison de la marchande sera la sienne, onle couchera et le dorlotera jusqu’au lendemain matin ; il reviendrait bord, enchantéde mille attentions délicates qu’il aura reçues.
La marchande est d’une patience angélique ; on la déplace â tout moment sansqu’elle murmure : « En haut, madame, il faut dégager la batterie pour l’exercice. —Il pleut. — C’est égal. Allons ! » Fait-il un beau soleil, elle reste sur le pont, sa petiteboutique est étalée et attire les curieux. « Allons, allons, mesdames, en bas ! l’on vaserrer les voiles. L’équipage est toujours distrait par ces diables de femmes ! » Elledescend résignée comme elle est montée une heure avant, et la journée se passeainsi. Elle apprend à connaître les mille tribulations de la vie du matelot. Enfin lesoir, quelque temps qu’il fasse, il faut déguerpir ; les lames embarquent dans sonliagile canot, elle arrive â terre, mouillée, transie; elle en rit, la bonne fille, et de-main il faudra pourtant recommencer !
La fille des ports est souvent blanchisseuse. Si le capitaine veut le permettre,l’équipage ne lavera plus de linge; elle reconnaîtra, marquera, savonnera et rapié-cera tous les pantalons et toutes les chemises. A l’heure voulue, elle fait sa distribu-lion aux matelots, et les accommode ’a si bon compte, qu’elle a peine â tirer de sontravail une grossière nourriture. Cependant cette industrie est bien préférée a la pré-cédente, et au retour de la campagne, un second maîlre viendra lui offrir son cœurcl sa main. Elle louchera la délégation du mari absent ; si celui-ci est a terre, elle aura