'<■>
L15 FK ANC-COMTOIS.
fera mieux comprendre la nalure du Bisontin d’autrefois, que I anecdote suivante :
Le prince de Condé, étant venu a Besançon au commencement du règne deLouis XVI , fut harangué à la porte d’Arènes par le maître de la corporation desvignerons, nommé Ragot. C’était un petit homme audacieux et guilleret, mort ily a vingt ans, presque centenaire. Nos cultivateurs furent réunis dans un ban-quet à l’Hôtel-de-Ville, par ordre du prince, qui s’avisa de demander au gouver-neur si le roi était aimé dans la province. Le gouverneur (c’était Emmanuel de Dur-fort ) fut forcé de confesser qu’il existait une race d’honnnes attachée a l’Espagne , eld’ajouter que les vignerons étaient les plus enracinés dans cette vieille sympathie.
M. le Prince eut l’imprudente et maladroite curiosité d’éprouver la vérité del’assertion de M. de Durfort. S’approchant donc de la table des viticoles échauffés parle vin, il leur adressa quelques mots gracieux, bien reçus par des cervelles animées ;puis, saisissant un verre, il porta un toast à Charles-Quint .
Les vignerons pleurèrent d'attendrissement au souvenir du bienfaiteur de leurpatrie. Ce grand nom fut proclamé avec enthousiasme, et la démarche du prince lepopularisa tout a coup. On but ensuite à Philippe 11, au duc de Lorraine, 'a l’empereurJoseph, au roi d’Angleterre, au pape ; aucun prince régnant ne fut oublié. Voyant lesconvives bien disposés, M. de Condé proposa la santé de la reine, eton lui lit raison debonne grâce (Marie-Antoinette était de la maison d’Autriche ). Mais, dès que le princeeut prononcé le nom du roi de France , les verres demeurèrent cloués sur la nappe etla joie disparut. Il était dur de reculer après avoir été aussi loin, et le prince, faisantun appel direct il la corporation en la personne de son chef, se tourna du côté deRagot, et présentant son verre : — Mon brave, trinquons ensemble à notre chersouverain Louis le Bien-Aimé I
— Ai! répliqua Ragot d’un air patelin, dans son patois bousbot, ni monsciyncu,no ne saurins ; s’y beuva enco in co, lus-moi, reneulerou!
Les guerres de la république et de l’empire ont éteint cet ancien esprit de rébel-lion, et depuis l’invasion de 1814, les Bisontins , dont l’étranger n’a pu prendre laville, font profession, comme leurs compatriotes, d’une grande haine pour les Autri-chiens. Toutefois, et ceci tient sans doute au vieux sentiment de leur nationalité, ilss’obstinent, en général, à froncer le sourcil à la vue de la porte Saint-Martin , offus-qués, non sans raison, des mots sequanisque bis captis, qui racontent la doubledéfaite de leur pays.
Les Francs-Comtois ont pour leur patrie un amour qui ne s’éleint pas. Commeleurs goûts aventureux les éparpillent volontiers, durant la jeunesse, â travers lemonde, ils vivent parfois jusqu’au soir en des contrées lointaines ; mais, d’ordinaire,ils reviennent mourir a côté de leur berceau, et on les entend s’écrier, avec orgueil,que nulle terre n’est plus splendide, plus riante et plus belle.
En effet, die réunit toutes les productions des diverses contrées du royaume, elc'est avec justesse que Pélisson l’a surnommée un abrégé de la France , et la seulede ses provinces qui se puisse passer des autres.