SUR LA TRAGEDIE*
345
ivre. Mais' parmi ces irrégularités groiïières , quirendent encore aujourd’hui le théâtre anglais fiabfurde et fi barbare , on trouve dans Hamlet , parune bizarrerie encore plus grande, des traits fublimes,dignes des plus grands génies. Il femble que la naturefe foit plue à raffembler dans la tête de Shakefpcare cequ’on peut imaginer de plus fort et de plus grand ,avec ce que lagroffièreté fans efprit peut avoir deplus bas et de plus déteftable.
Il faut avouer que, parmi les beautés qui étincellentau milieu de ces terribles extravagances, l’ombre dupère A'Hamlet eft un des coups de théâtre des plusfrappons. Il fait toujours un grand effet fur lesAnglais , je dis fur ceux qui font le plus inftruits,et qui fentent le mieux toute l’irrégularité de leurancien théâtre. Cette ombre infpire plus de terreurà la feule nature, que n’en fait naître l’apparitionde Darius dans la tragédie d’Efchyle , intitulée lesPerfes. Pourquoi? jjarce que Darius , dansEfchyle,ne paraît que pour annoncer les malheurs de fafamille, au lieu que dans Shakefpeare , l’ombre dupère à’Plamlet vient demander vengeance, vientrévéler des crimes fecrets: elle n’eftni inutile, niamenée par force ; elle fert à convaincre qu’il y a unpouvoir invilible, qui eft le maître de la nature. Leshommes, qui ont tous un fonds de juftice dans lecœur, fouhaitent naturellement que le ciel s’intéreffeà venger l’innocence : on verra avec plaiftr, en touttemps et en tout pays, qu’un Etre fuprême s’occupeà punir les crimes de ceux que les hommes ne peuventappeler en jugement; c’eft une confolation pour lefaible , c’eft un frein pour le pervers qui eft puilfant.
O