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TANCREDE
J’en avais abufé, je dois l’avoir perdue.
Mais quel eft ce deffein qui me glace d’effroi?
Crains les égaremens de ton ame éperdue.
Ce n’elt point en ces lieux, comme en d’autres climats,Où le fexe, élevé loin d’une trifte gêne,
Marche avec les héros, et s’en diftingue à peine :
Et nos mœurs et nos lois ne le permettent pas.
A M E N A ï D E.
Quelles lois ! quelles mœurs, indignes et cruelles !Sachez qu’en ce moment je fuis au-deffus d’elles;Sachez que dans ce jour d’injuftice et d’horreur,
Je n’écoute plus rien que la loi de mon cœur.
Quoi, ces affreufes lois, dont le poids vous opprime,Auront pris dans vos bras votre fang pour victime 1Elles auront permis qu’aux yeux des citoyensVotre fille ait paru dans d’infames liens ,
Et ne permettront pas qu’aux champs de la victoireJ’accompagne mon père et défende ma gloire !
Et le fexe en ces lieux, conduit aux échafauds,
Ne pourra fe montrer qu’au milieu des bourreaux!L’injuftice à la fin produit l’indépendance. ( 4 )
Vous frémiffez, mon père; ah! vous deviez frémir,Quand de vos ennemis careffant l’infolence,
Au fuperbe Orbaffan vous pûtes vous unirContre le feul mortel qui prend votre défenfe,
Quand vous m’avez forcée à vous défobéir.
A R G I R E.
Va, c’eft trop accabler un père déplorable;
N’abufe point du droit de me trouver coupable ;
Je le fuis, je le fens, je me fuis condamné.
Ménage ma douleur; et fi ton cœur encoreD’un père au défefpoir ne s’eft point détourné,