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LA FRANCE ET LA RUSSIE
Il y avait déjà un. quart d’heure que les troupes étaient au repos lorsquel’officier d’ordonnance du général, le sous-lieutenant Rous, vint rejoindre labatterie.
— Tudieu! dit-il, quels chemins! quel pays ! Voilà deux heures que jevous cherche et que je désespère de vous trouver! Par ordre du général*j’ai déjà crevé deux chevaux aujourd’hui. Voici le troisième : Carabi, quem’a prêté le commandant Schérer ; mais la pauvre bête n’en peut plus.
Carabi, en effet, couvert de poussière, écumait.
— Eh bien ! quoi de nouveau? demanda le capitaine Dornan.
— Mon capitaine, dit le sous-lieutenant Rous, le général m'envoie vousdire d’attendre que le bataillon alpin vous ait rejoint et de ne pasmarcher sans votre soutien.
— Justement! reprit le capitaine d’artillerie, j’allais envoyer prévenirle général qu’il m'était impossible de m’aventurer plus avant sans soutien :le règlement prescrit, en effet, que les troupes chargées de couvrir l’artil-lerie de montagne doivent être assez nombreuses, non seulement pourassurer la protection immédiate des divers échelons de la batterie, maisaussi pour éviter les surprises, toujours possibles en montagne, et empêcherles tirailleurs ennemis de mettre rapidement le personnel hors d’élat deservir les pièces. Marcher comme je l’ai fait jusqu’ici sans soutien est unegrave imprudence que je n’aurais pas dû commettre. Aussi, avant votrearrivée, étais-je bien décidé à attendre et à ne pas aller plus loin.
— Bien, mon capitaine, dit le sous-lieutenant Rous. Mais le général vousprie de vous mettre en route dès que le bataillon vous aura rattrapé. Vousvous avancerez jusqu’à la position qui domine Bex, une sorte de terrassequi se trouve au bout de ce sentier, sur une éminence de gypse, à environune heure d’ici.
Quelques instants après, le bataillon rejoignait. Les mulets de l’artillerieavaient marché trop vite, et les chasseurs, déjà fatigués, avaient insensi-blement ralenti le pas.
Le capitaine donna des instructions pour une marche de nuit. Cesmarches, très fatigantes et très périlleuses en montagne, exigent un redou-blement d’attention de la part des hommes et des gradés. Avant de seremettre en marche, les officiers et les sous-officiers s’assurèrent, par uneinspection minutieuse à la lumière, que tous les animaux étaient bienbâtés et que les chargements étaient solidement établis.
Ordre fut donné aux conducteurs de tenir les rênes des mulets, sanstoutefois gêner leurs mouvements. Les falots et les lanternes furentinterdits.