LA FRANGE ET LA RUSSIE
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et à permettre ainsi aux troupes de s’avancer jusqu'à une centaine demètres de la position. Il prescrivit aussi de commencer le tir avec les obusà balles, si meurtriers contre les troupes, et dont les explosions en l’airfont plus d’effet que 150 fusils.
L’apparence confuse que prenait autrefois les mouvements de l’infan-terie, par suite de la fumée qui les enveloppait, avait disparu pour faireplace à une netteté parfaite des contours des groupes lancés sur l’objectif.Les officiers d’artillerie suivaient avec anxiété les mouvements de cestroupes. A l’instant où ils jugèrent que nos lignes n’étaient plus qu’à 100mètres des retranchements ennemis, ils firent cesser le feu tout à coup.
La période de préparation était terminée : l’artillerie avait ouvert lesvoies à l'infanterie.
Déjà les bataillons ennemis couvraient leurs retranchements et tiraientavec furie sur les bataillons placés aux ailes et chargés de détournerl’attention de l’attaque réelle.
Le feu des Italiens devenait de plus en plus violent. De notre côté,l'action, au lieu de suivre un cours plus vif et même précipité, comme ilconvenait, ne se développait qu’avec difficulté. C’est qu’un mur de balles,sans cesse renouvelées, nous séparait de l'ennemi : chaque fraction quis’avançait à découvert était mathématiquement détruite.
Les molles vapeurs blanchâtres qui flottaient autrefois, indécises, au-dessus des lignes de tirailleurs, n’étaient plus là pour dessiner les contoursde l’emplacement de l’ennemi. Où étaient les Italiens? On ne les voyaitpas (1) ; mais, dès qu’on sortait des haies ou des futaies, on était vu par eux.Les balles tombaient alors en gerbes et l’on ne savait d’où elles venaient :on ne pouvait riposter. Par suite, il n’y avait plus, chez les nôtres, cettesurexcitation nerveuse spéciale produite par l’odeur enivrante de la poudreet cette confiance inspirée par les nuages de fumée, qui entouraient lescombattants et qui, en les enveloppant et en leur dérobant l’ennemi, sem-blaient les protéger.
Les camarades tombaient de tous côtés et aucun voile n’atténuait plusl’aspect épouvantable du champ de carnage, autrefois dissimulé par lafumée.
Etait-il bien sûr que le cœur du soldat resterait sans défaillance, en pré-sence d’un danger aussi immédiat et d’un spectacle aussi terrible ? A cetinstant psychologique, on pouvait se demander si l’instinct de la conserva-tion ne l’emporterait pas sur le sentiment du devoir.
(1) Les Italiens ont une poudre presque sans fumée, au dire des Allemands, mais produi-sant tout de môme plus de fumée que la poudre française.